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Les Nouveaux Travailleurs des applis

Les Nouveaux Travailleurs des applis
MÉDA Dominique and ABDELNOUR Sarah , « Les Nouveaux Travailleurs des applis », Presses universitaires de France, 2019.

Au moment où la jurisprudence sur la requalification en salariés des travailleurs de plate-forme semble évoluer en France et aux États-Unis, où les législateurs font évoluer le cadre juridique de ce type d’emplois, la publication de ce bref ouvrage, qui réunit cinq courts articles en plus d’une introduction de Sarah Abdelnour et d’une postface de Dominique Méda, offre l’occasion de faire un point sur cette nouvelle réalité du monde du travail que sont les « travailleurs des applis ».

Les travaux réunis par les deux auteurs font référence au concept de « capitalisme de plate-forme », forgé par Nick Srnicek en 2016, et insistent sur les différentes dimensions du travail aliéné que représentent les plates-formes.

Le premier chapitre montre, en prenant notamment l’exemple de La Ruche qui dit oui (LRQDO), « les raisons pour lesquelles l’économie de plate-forme n’a jamais été collaborative » et souligne que les plates-formes ne proposent en réalité « d’alternative ni au marché ni au capitalisme » et n’ont pas l’impact environnemental et social positif qu’elles revendiquent. L’auteur rapproche le capitalisme de plate-forme et l’économie sociale et solidaire, qui engendreraient ou se nourriraient tous deux de la précarité du travail et de conditions de travail dégradées. Le chapitre suivant est consacré aux plates-formes de microtravail comme Amazon Mechanical Turk, Clickworker ou, en France, Foule Factory. Il offre principalement une analyse du crowdworking, ou « tâcheronnat 2.0 », à la lumière des caractéristiques du sweating system [1] au XIXe siècle que Marx qualifiait d’« intrusion de parasites entre le capitaliste et le travailleur [salarié] ». Les auteurs remettent opportunément en perspective le crowdworking aujourd’hui en France, en soulignant notamment le nombre très limité de microtravailleurs (quelques dizaines de milliers et pas 250 000, contrairement à ce qu’affirme Antonio Casilli) et le caractère très subsidiaire des ressources des microtravailleurs.

Le chapitre suivant étudie les promesses du travail sur Internet (rémunération substantielle, indépendance, démocratisation du travail) et les réalités de l’économie numérique pour les utilisateurs des blogs culinaires, de la plate-forme Etsy et de la plate-forme La Belle Assiette (distribution des revenus très inégalitaire, inégalités géographiques, inégalités hommes / femmes). Il analyse bien comment la marchandisation d’activités par le biais de plates-formes constitue un tremplin pour le développement de nouvelles activités en ligne et hors ligne, est un facteur de sociabilité et une « ressource pour l’estime de soi », de même que « la distinction conceptuelle entre le jeu et le travail s’étiole dans l’analyse de la marchandisation en ligne ».

Le quatrième chapitre sur les résistances collectives face au capitalisme de plate-forme, à la lumière du cas d’Uber et de Deliveroo, pointe l’atomisation des travailleurs de plate-forme qui, travailleurs indépendants sans structures de représentation collective ni protection en cas de cessation d’activité, focalisés sur leur chiffre d’affaires, « se pensent davantage comme concurrents que comme solidaires », et souligne la demande de régulation des tarifs comme des conditions de travail.

Le dernier chapitre, consacré au contentieux vis-à-vis des plates-formes numériques de transport, revient sur deux questions juridiques. La première concerne le caractère « d’intermédiaire neutre » des plates-formes. Les auteurs mettent notamment la lumière sur un contentieux relatif à la plate-forme Brigad, qui met à la disposition des hôtels-cafés-restaurants des travailleurs indépendants pour l’exécution de tâches et missions courtes, et qui a été assignée par des concurrents pour exercice illicite d’une activité de travail temporaire à but lucratif. La seconde question juridique concerne la requalification en salarié. Les auteurs défendent la thèse selon laquelle les juges français (Cour de cassation, Cour d’appel) s’inspireraient des décisions américaines ou britanniques en recourant à une approche « organisationnelle » de l’activité des plates-formes et en envisageant l’opération économique et le montage juridique dans sa globalité pour imputer des responsabilités à la plate-forme.

La postface de Dominique Méda sur le « nouveau monde enchanté des plates-formes : du mythe à la désillusion » resitue les questionnements sur l’économie de plate-forme dans le cadre des débats sur la « nouvelle économie » au début des années 2000, sur le néolibéralisme et sur un retour au prétendu « bon travail » du XIXe siècle antérieur au contrat de travail. Elle appelle de ses vœux une rupture de « l’illusion romantique et trompeuse d’une autonomie qui ne serait possible qu’en dehors du salariat », la « reconnaissance d’un travail vraiment indépendant et non de sa pâle copie » et du « renforcement de l’attractivité du salariat en améliorant les conditions de travail et l’autonomie des salariés ».

La lecture de ce bref ouvrage facile à parcourir permettra au non-spécialiste de prendre connaissance des réalités et des débats de la gig economy et du travail de plate-forme. Il serait intéressant d’avoir davantage de détails précis sur les enquêtes de terrain réalisées par les contributeurs, tant on manque encore de données concrètes sur le travail de plate-forme en France (conditions de travail, rémunérations…). La critique de l’exploitation des travailleurs de plates-formes se concilie mal avec la réalité, rapportée par les auteurs eux-mêmes à plusieurs reprises, de l’attrait du statut d’indépendant et du caractère accessoire des emplois de plate-forme. On lira enfin avec intérêt les analyses futures des auteurs sur les solutions à apporter pour mieux réguler les plates-formes d’emploi.



[1] Système de surexploitation des ouvriers (NDLR).