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Les Ingénieurs du chaos

Les Ingénieurs du chaos
EMPOLI Giuliano (da) , « Les Ingénieurs du chaos », JC Lattès, 2019.

De nouveaux acteurs influencent la politique, les « ingénieurs du chaos » dont Giuliano da Empoli révèle ici le rôle majeur. Derrière le « carnaval populiste » se cache le travail de « dizaines de spin doctors [faiseurs d’opinion], d’idéologues, d’experts du big data, sans lesquels les nouveaux leaders ne seraient pas arrivés au pouvoir ». Selon Giuliano da Empoli, journaliste et homme politique italo-suisse né en France, le populisme se nourrit de deux ingrédients. L’un, généralement mis en avant, est cette « rage de certains milieux populaires fondée sur des causes sociales et économiques réelles ». L’autre, plus récent, est une « machine de communication surpuissante, conçue à l’origine à des fins commerciales, devenue l’instrument privilégié de tous ceux qui veulent multiplier le chaos ». Giuliano da Empoli, décrit la mutation encore méconnue que Mauro Barberis appelle le populisme numérique [1]. Fait décisif des dernières années, « pour la première fois, les comportements humains ont commencé à produire un flux massif de données ». Une opportunité saisie à des fins de persuasion commerciale, politique, idéologique, par des virtuoses de l’exploitation des données personnelles.

Un typique ingénieur du chaos est Dominic Cummings, le directeur de Vote Leave, organisation proBrexit. Il a mobilisé des scientifiques qui ont ciblé sur Internet « des millions d’électeurs indécis […] en leur adressant exactement les messages qu’il fallait, au moment où il le fallait, pour les faire basculer dans le camp du Brexit ». En 10 semaines, ils ont « produit près d’un milliard de messages digitaux personnalisés », testant « simultanément des dizaines de milliers de messages différents, sélectionnant en temps réel ceux qui obtenaient un retour positif ». Dominic Cummings a utilisé les services de la société canadienne AggregateIQ, sans doute liée à la trop fameuse Cambridge Analytica.

En 2013, Cambridge Analytica était fondée par trois personnages dont Steve Bannon, « l’homme-orchestre du populisme américain, » inculpé depuis pour détournement de fonds ! Cambridge Analytica a favorisé l’élection de Donald Trump et le vote du Brexit en appliquant le profilage psychologique aux fichiers volés de millions d’utilisateurs de Facebook.

Avec l’aide de techniciens de Facebook, « les spin doctors digitaux de Donald Trump ont testé 5,9 millions de messages différents, contre les 66 000 de Hillary, » ciblant aussi des électeurs a priori prodémocrates. Les messages les plus violents, mensongers, ont été envoyés de sites situés en Macédoine et en Russie.

Dans le même style, au Brésil, lors des dernières présidentielles, les communicants de Jair Bolsonaro ont acheté « des milliers de numéros de téléphone pour bombarder de fake news des utilisateurs de WhatsApp ». En Hongrie, Viktor Orbán est aidé par un Américain, Arthur Finkelstein, virtuose des campagnes diffamatoires, qui a formé nombre de spin doctors — dont Paul Manafort et Roger Stone, inculpés dans l’enquête sur les intromissions russes en faveur de Donald Trump.

La Silicon Valley du populisme

Selon Giuliano da Empoli, « la grande révolte contre l’establishment qui secoue aujourd’hui l’ensemble de l’hémisphère occidental » a commencé 20 ans plus tôt en Italie, avec l’opération Mani pulite. En peu de semaines, les deux grands partis au pouvoir ont disparu. « [Beppe] Grillo et [Matteo] Salvini sont les boulets de canon lancés par Tangentopoli, la révolution judiciaire » des « petits juges contre les élites corrompues ». L’Italie serait « la Silicon Valley du populisme ». Dommage que cette analyse n’intègre pas le rôle majeur joué par les mafias dans l’État italien, ces années-là en particulier [2].

Le processus de création du Mouvement 5 étoiles, décrit par Giuliano da Empoli, est édifiant : « c’est en Italie que, pour la première fois, le pouvoir a été pris par une forme nouvelle de techno-populisme post-idéologique, fondé non pas sur les idées mais sur les algorithmes mis au point par les ingénieurs du chaos ». Des techniciens saisissent « les rênes du mouvement en fondant un parti, en choisissant les candidats les plus aptes à incarner leur vision, jusqu’à assumer le contrôle du gouvernement de la nation entière ». En 2001, un visionnaire expert en marketing, Gianroberto Casaleggio, contacte le comique Beppe Grillo, lui explique qu’Internet va révolutionner la politique. Il le persuade d’ouvrir, en 2005, un blog qui devient, en quelques semaines, le plus visité d’Italie. Chaque jour, l’équipe de la Casaleggio Associati rédige les messages « signés » B. Grillo, « stimulant le ressentiment vis-à-vis de l’establishment politique et financier ». Deux ans plus tard, le blog provoque des manifestations monstres dans toute l’Italie. « Avec son fils Davide, Casaleggio senior conçoit l’organisation du Mouvement 5 étoiles. Une architecture en apparence ouverte, fondée sur la participation par le bas, mais en réalité complètement verrouillée et contrôlée par le haut ». Le 4 octobre 2009, le parti est lancé sous la forme d’une plate-forme numérique, tous les contacts passant par « la boîte électronique à l’adresse movimento5stelle@beppegrillo.it ». Ce mouvement est « une structure essentiellement privée, contrôlée par Davide Casaleggio, fils et héritier de Gianroberto ». Avant de mourir, celui-ci fonde l’association Rousseau, boîte noire présidée et tenue par Davide, pour « consulter » les militants sur Internet. Rousseau contrôle, statutairement, toute l’informatique du mouvement. Cette « privatisation » des 5 Étoiles provoque actuellement une fronde de nombreux élus.

La Ligue de Matteo Salvini doit elle aussi, depuis 2014, beaucoup à des privés, les spin doctors de La Bestia [3] : 35 experts du numérique y assurent 24 heures sur 24, la propagande de Matteo Salvini. La Bestia est dirigée par la société Sistema Intranet de Luca Morisi, ex-professeur d’université. Chaque post est simultanément publié sur des pages de publicité, diffusé à des fans choisis selon leur profil et à un millier de fidèles. Ceux-ci republient, sans modification, les posts sur leurs pages personnelles. Durant les cinq mois de campagne des élections européennes, 17 posts par jour ont provoqué 40 millions de likes, des vidéos ont été regardées pendant cinq millions d’heures. La Ligue a obtenu 34 % des voix. Aujourd’hui, l’on s’interroge sur les millions d’euros privés et publics dépensés par la société de Luca Morisi.

Éducation à la violence

Tout cela aura des effets à long terme. Selon Giuliano da Empoli, les nouvelles générations « sont en train de recevoir une éducation civique faite de comportements et de mots d’ordre “illibéraux” qui conditionneront leurs attitudes futures ». Il doute que « les électeurs, accoutumés aux drogues fortes du national-populisme, réclament à nouveau la camomille des partis traditionnels. Ils demanderont quelque chose de nouveau et de peut-être encore plus fort ». Et de prévenir : « Les forces modérées, progressistes et libérales continueront de reculer tant qu’elles ne parviendront pas à proposer une vision motivante du futur », capable de répondre aux angoisses de tous ceux qui craignent de perdre leur « patrimoine matériel et immatériel », leur niveau, leur qualité, leur style de vie.

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N.B. :
ce livre a été initialement publié en italien sous le titre Gli ingegneri del caos. Teoria e tecnica dell’Internazionale populista (Venise : Marsilio, 2019).



[1]Barberis Mauro, Populismo digitale. Come internet sta uccidendo la democrazia, Milan : ChiareLettere, 2019 (analysé sur le site de Futuribles).

[2]Scarpinato Roberto et Lodato Saverio, Le Retour du Prince. Pouvoir et criminalité, Lille : La Contre-Allée, 2012.

[3]Gabanelli Milena et Ravizza Simona, « Matteo Salvini e “La Bestia”: come catturare 4 milioni di fan sui social », Il Corriere della Sera, 20 octobre 2019. URL : https://www.corriere.it/dataroom-milena-gabanelli/matteo-salvini-la-bestia-come-catturare-4-milioni-fan-social-facebook-twitter-instagram/a00069d2-f33f-11e9-ad64-4488d500d2a2-va.shtml. Consulté le 30 septembre 2020.

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