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L’Entreprise du XXIe siècle sera politique ou ne sera plus

L’Entreprise du XXIe siècle sera politique ou ne sera plus
DEMURGER Pascal , « L’Entreprise du XXIe siècle sera politique ou ne sera plus », L’Aube, 2019.

Voici manifestement un livre qui devrait retenir l’attention des lecteurs de Futuribles. Au moins pour deux raisons : d’abord, l’analyse que fait l’auteur sur les limites de notre modèle de développement ; ensuite, la démonstration qu’il nous apporte que, face au risque d’effondrement largement mis en évidence par ailleurs, il n’y a point de fatalité mais la nécessité d’adopter une stratégie radicalement nouvelle. Et que cela est possible, comme l’illustre le cas de la MAIF (Mutuelle d’assurance des instituteurs de France) qu’il nous rapporte.

Le fait est suffisamment rare pour être souligné. Dirigeant d’entreprise, Pascal Demurger, tout en reconnaissant les bienfaits de l’ère industrielle (qui aurait atteint son apogée durant les Trente Glorieuses et nous aurait offert un niveau de confort individuel et collectif sans précédent), a acquis la conviction que celle-ci a atteint ses limites. Considérant en même temps que « le déclin ne peut tenir lieu d’horizon », il affirme qu’il est urgent de s’atteler à construire un monde nouveau qui sera peut-être « aux antipodes de celui d’aujourd’hui ». Les limites sont manifestement à ses yeux tant sur un plan général qu’au niveau de l’entreprise.

Au plan général car notre système économique qui avait permis au capitalisme « de dompter la nature et de réduire les inégalités sociales, est en train de faire exploser les deux ». Il montre que l’avenir du capitalisme, tel que nous l’avons connu, est désormais compromis par la financiarisation (« perte de sens et corruption du lien social »), la mondialisation (« perte de conscience et destruction de la planète »), la diffusion du numérique (« perte de contrôle et menace pour l’économie de marché ») qui « le dénaturent », face auxquelles les États se trouvent désormais impuissants.

Au niveau de l’entreprise, le constat n’est guère différent. L’entreprise développée dans le seul but de produire des profits pour ses actionnaires, se trouve désormais confrontée à une concurrence sauvage qui l’oblige à arbitrer entre les intérêts desdits actionnaires, ceux de son personnel et ceux de ses clients, au risque de sacrifier ces derniers au seul objectif de sa compétitivité à court terme. L’auteur s’en prend ici au modèle d’organisation hérité du taylorisme, aux structures pyramidales et à une forme de management fondé sur l’autorité et le contrôle. Il observe que cette manière verticale de gérer les entreprises ne fonctionne plus, qu’elle génère une insatisfaction du personnel qui se traduit par des coûts induits de plus en plus élevés. Il souligne combien les salariés ont besoin désormais de partager une même vision de l’avenir de l’entreprise, de se reconnaître dans ses valeurs et d’être plus autonomes, donc plus responsables, chacun à son niveau. Il explique comment il a découvert les vertus d’un management par la confiance et d’une recherche permanente d’une meilleure conciliation entre les aspirations individuelles et collectives. Il montre enfin combien les clients de l’entreprise ont eux-mêmes besoin de pouvoir faire confiance non seulement à la qualité de ses produits mais aussi au caractère éthique et socialement responsable de l’organisation.

Le directeur général de la MAIF serait-il soudainement illuminé par on-ne-sait-quelles révélations ? Non, il observe un phénomène bien connu mais trop négligé encore par beaucoup d’entreprises, à savoir que l’intelligence collective et la mobilisation des acteurs autour d’une vision partagée sont aujourd’hui déterminantes dans la performance des organisations et que les clients ont désormais des exigences qu’il convient de reconnaître. Soit ! Mais une entreprise peut-elle se réformer seule face à des concurrents n’observant pas les mêmes contraintes ? Il entend en fournir la preuve en montrant comment la sienne a résolument mis en œuvre ces principes pour se transformer en acteur politique mû par l’intérêt général. L’exercice à ce stade est périlleux, tant l’on pourrait craindre le propos vaniteux et trouver ici l’expression d’une politique astucieuse de communication.

Affirmant que la dissociation entre un système économique qui crée de la richesse et un système politique qui en régule le fonctionnement a vécu, il entend souligner la responsabilité politique que doit désormais assumer l’entreprise « sommée d’agir pour le bien commun ». Bien entendu, elle doit continuer à générer des profits, mais « elle ne pourra demeurer performante sur la durée que si elle est en mesure de faire la preuve de son impact positif ». Il ne s’agit pas d’une utopie, écrit Pascal Demurger qui explique dans la seconde partie de son livre comment « à la MAIF, nous avons pris nos responsabilités et décidé de nous engager dans cette voie de manière totale […] à travers trois postures, trois principes d’action essentiels » : être l’acteur du changement que l’on veut voir dans le monde, avoir l’audace de la confiance qui repose sur une conception optimiste de l’homme et de ses relations avec autrui, et avoir l’obsession du long terme.

L’auteur entend montrer comment ces principes ont été concrètement mis en œuvre au sein de son entreprise et, à défaut d’être nous-même apte à en juger, il faut reconnaître que sa démonstration est très convaincante : par exemple, lorsqu’il explique comment la MAIF entend contribuer au développement de l’économie circulaire, sélectionner ses placements en tenant compte de critères environnementaux, sociaux et de bonne gouvernance, permettre à chacun de « prendre part à un projet collectif plus vaste que soi-même et d’y mesurer sa propre contribution », « reconnaître la place des émotions à côté de la raison » et le rôle de l’empathie, s’affranchir de « la dictature du court terme »… Son plaidoyer conclusif en faveur de « L’entreprise politique, une voie singulière pour l’Europe » est lui aussi bienvenu dès lors que l’on souscrit à l’idée que « devant l’ampleur des défis à relever et la relative impuissance des États à y pourvoir », l’entreprise doit s’engager sur le terrain de l’intérêt collectif. Ce livre bien documenté est plaisant à lire, en raison aussi bien de son contenu que du style adopté.

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