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L’Économie désirable. Sortir du monde thermo-fossile

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L’Économie désirable. Sortir du monde thermo-fossile
VELTZ Pierre , « L’Économie désirable. Sortir du monde thermo-fossile », Seuil, 2021.

Si la question « quelle société écologique voulons-nous ? » finit par s’installer dans les débats politiques à venir, le dernier livre de Pierre Veltz pourra légitimement y prendre part. Il défend en effet une position diamétralement opposée à la doxa anticonsumériste, antiproductiviste, anti-entreprises, et anti-État qui a longtemps constitué le ciment idéologique de l’écologie politique.

Pierre Veltz, ingénieur, sociologue et économiste, est réaliste. Il reconnaît aux utopies le mérite d’ouvrir des horizons, mais il considère que si l’on veut changer de direction, et vite (car il y a urgence), il faut partir du monde tel qu’il est. Et ce monde, vu par l’économiste Veltz, est un système qui met en relation des consommateurs, des producteurs, des institutions financières et des pouvoirs publics. Dans ce système, chaque catégorie d’acteurs a autant de raisons de modifier ses comportements que de ne rien changer. Les consommateurs ont beau être sensibilisés aux défis écologiques, ils ont du mal à se passer des quelque 600 esclaves mécaniques et électroniques qui soulagent leur quotidien et dévorent les ressources de la planète. Les producteurs ont su améliorer l’efficacité énergétique de leurs offres, mais ils ont vite réinvesti les économies réalisées dans la construction d’autres offres, tout aussi gourmandes en ressources. Ils sont par ailleurs tenus par des financiers qui exigent des taux de rentabilité sans cesse plus élevés. Quand aux responsables politiques des États démocratiques, ils n’ont pas, depuis 50 ans, fait preuve de beaucoup de volontarisme, se contentant le plus souvent d’accompagner la marche de l’économie mondialisée. Seules certaines collectivités locales se sont impliquées dans la transition écologique, mais les résultats obtenus, limités à quelques cités ou communautés, n’ont pas suffi à infléchir la tendance vers toujours plus de consommations et d’émissions.

Si l’on veut changer de paradigme, il faut à l’évidence mobiliser dans un même élan tous les acteurs du jeu. Selon l’auteur, c’est finalement dans les mains des États que se situent aujourd’hui les principales marges de manœuvre et les principaux leviers.

La direction qu’il propose consisterait à passer d’un mode de consommation dominé par l’accumulation d’objets, à un mode de consommation « humano-centré » privilégiant les services à la personne (santé, éducation, loisirs, mobilité, sécurité) dont un grand nombre, aujourd’hui, ne sont pas satisfaits. Ces services, classiquement considérés par les économistes comme des charges (pesant sur le coût du travail), doivent désormais être regardés comme les marchés moteurs de l’économie des prochaines décennies. Les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) ont déjà bien compris l’enjeu et commencé à occuper le terrain, mais ils ne proposent pas les bonnes réponses. Si l’on veut que ces services individualisés soient assurés de façon écologique et équitable, leur production doit être, selon l’auteur, encadrée par les États et les collectivités publiques. Une telle proposition appelle réflexion, même si l’auteur reste très évasif sur les modalités institutionnelles et financières qui pourraient faire fonctionner une économie à la fois « hyperindustrielle », « humano-centrée » et fortement planifiée par les pouvoirs publics.

La première qualité du livre est sa clarté. En utilisant peu de chiffres, mais en les choisissant bien, l’auteur remet à leur place quelques idées reçues comme la supposée dématérialisation de l’économie, l’efficacité énergétique de l’économie numérique, ou l’impact écologique de certains circuits courts alimentaires. En citant l’exemple de la Chine qui, grâce à sa politique volontariste, a su dominer les marchés stratégiques du photovoltaïque et du stockage de l’électricité, il plaide pour le retour à un État industriel néogaullien, en version décarbonée et partenariale (pas un État stratège mais un État pilote). Une telle proposition aurait eu hier peu de chances de convaincre la haute administration française, plus réceptive aux thèses néolibérales qu’aux préoccupations écologiques. Mais la gestion de la crise économique post-Covid pourrait bien lui ouvrir un espace. L’auteur entend bien l’occuper. Son livre possède en outre toutes les qualités nécessaires — style, concision, précision — pour toucher les décideurs de la haute fonction publique.

Ces qualités lui seront plus utiles que le titre de l’ouvrage (« l’économie désirable »), notoirement décalé par rapport au contenu. Au demeurant, le scénario que défend Pierre Veltz n’est pas particulièrement désirable. Il a pour principal mérite de proposer une alternative construite, raisonnée et cohérente aux offres libertaires, naturalistes ou localistes que la thématique du « monde d’après » ne manquera pas de susciter. 

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