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Éducation - Institutions

L’École peut-elle sauver la démocratie ?

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L’École peut-elle sauver la démocratie ?
DUBET François and DURU-BELLAT Marie , « L’École peut-elle sauver la démocratie ? », Seuil, 2020.

Lorsque deux sociologues passionnés d’École se penchent sur sa santé et engagent un examen prospectif de ses faiblesses, de ses atouts et de son potentiel de ressources, le lecteur assidu de ce style de littérature s’attend à découvrir un discours consensuel où, « thèse-antithèse-synthèse » aidant, la conclusion sera balancée comme cela est souvent le cas dès lors que l’on analyse des données sociologiques sans recours à une mise en perspective. Ici, fort heureusement, François Dubet et Marie Duru-Bellat vont, dès leur introduction, nous entraîner dans un bilan lucide et sans concessions des promesses de la massification de l’enseignement telle qu’elle nous fut vendue dans les années 1960 : plus de justice scolaire symbolisée par un slogan phare, celui d’« égalité des chances », développement du capital humain par l’accès pour tous à un diplôme et / ou une qualification et, conséquemment, accession à une forme aboutie de démocratie. Chacune de ces promesses va être consciencieusement disséquée, dans cet ouvrage,  par l’examen approfondi des trois grands principes qui les structurent : celui de l’élitisme républicain, faux-nez d’une « raffinerie scolaire » permettant une « distillation continue » des générations successives d’élèves ; celui des subtilités savamment orchestrées entre valeur économique, valeur sociale et valeur d’usage des diplômes ; et celui du thème central de cet essai, à savoir le rôle de l’École dans la transmission des principes fondamentaux et des valeurs constitutives d’une démocratie apaisée.

D’illustrations en démonstrations, chacune de ces parties entraîne le lecteur à prendre acte de ce qui pourrait être résumé d’une formule triviale : pour l’essentiel, il y a eu tromperie sur la marchandise. Le processus de distillation n’a fait, nous rappellent-ils, que renforcer les mécanismes de reproduction sociale jusqu’à générer de nouvelles formes d’inégalités, voire de discriminations. Sociologues avertis, les auteurs nous éclairent sur la façon dont de multiples stratégies conservatrices visant à conforter une « École républicaine figée dans l’image d’un âge d’or » (sic) ont su renvoyer à la périphérie toute forme d’innovation et de mobilisations pédagogiques opposées « aux stratégies multiformes de tous ceux qui préfèrent l’inégalité ».

Dans cette dynamique, aux antipodes du cercle vertueux promis, comment ne pas déplorer, nous instruisent-ils, que la démocratisation scolaire, parmi d’autres effets pervers, ait accentué la stigmatisation des non-diplômés au profit des catégories sociales les moins pénalisées du fait de leur capacité d’investissement dans des cursus de formations supérieures dites d’excellence. Force est de constater, suggèrent-ils, qu’elle a su « élever le niveau d’aspiration des jeunes sans toujours élever leurs opportunités d’emploi, engendrant ainsi un sentiment de frustration et de déclassement ». Enfin, bilan pour le moins contrasté que celui de la massification de l’enseignement sur l’engagement collectif, qui s’est davantage imposé dans l’apologie du libéralisme culturel plutôt que dans la résistance aux « forces obscures » qui gangrènent le monde moderne. C’est donc par ces détours que François Dubet et Marie Duru-Bellat étayent l’idée qu’aucune des trois promesses de la massification de l’enseignement n’a été vraiment tenue. Pour résumer leur propos, disons que leur constat est sans appel : l’ascenseur social est en panne, seuls ceux qui empruntent l’escalier de service parviennent à s’en sortir ! Quant à l’épanouissement de l’esprit démocratique qui devait en résulter, force est de constater qu’il est en régression.

Le bilan de la massification est donc pour le moins contrasté, nous disent-ils, et si le processus engendré nous invite à en reconnaître quelques maigres aspects positifs — développement des compétences techniques d’une catégorie de jeunes, réduction partielle de l’emprise des inégalités sociales et scolaires, etc., le contraste semble davantage tirer sur l’obscur que sur la lumière…

Alors que reste-t-il de cette lecture ? Beaucoup de doutes : doute sur une École plus préoccupée à sélectionner ses élites en leur consacrant des moyens disproportionnés au détriment d’une majorité de jeunes pour qui la seule « égalité des chances » possible serait celle de la défense d’un enseignement « élitaire pour tous », donc inspiré par un principe d’équité globale ; doute sur une École qui s’est approprié l’idée selon laquelle la compétition est le meilleur moyen d’exprimer ses qualités, de démontrer son potentiel de performances, sans qu’elle s’interroge sur les effets du ressentiment que les perdants pourraient un jour éprouver jusqu’à les exprimer par la désertion, la révolte, voire l’insurrection ; doute sur la capacité de l’École à susciter de la résilience lorsqu’elle est appelée à la rescousse dès que la démocratie est en danger face au radicalisme, face aux fausses nouvelles et aux mensonges d’État, face à la détresse psychologique des « perdus de vue », bref face à la défiance qui envahit la majeure partie de nos concitoyens ; doute face à une École qui, faute de faire progresser la confiance envers les institutions démocratiques, semble s’être coulée dans un moule néolibéral nourri par la doxa dominante selon laquelle « la charge de la preuve » ne pèse que sur soi.

Bref, comme le clament haut et fort les auteurs, le long processus de massification scolaire ne semble pas avoir eu que des conséquences heureuses, au point qu’apparaisse une dissociation, voire une déconnexion, entre ceux qui conçoivent l’École — et en tirent bénéfice — et la majorité de ceux qui, méprisés et rejetés par le système, la fréquentent par obligation — jusqu’à la subir. Il devient donc urgent, nous alertent-ils, de reconstruire une École inspirée prioritairement par le souci de garantir la cohésion sociale indispensable à la préservation du modèle démocratique auquel nous sommes attachés. Le danger de sa dégradation n’est pas anodin, le triomphe de certaines thèses démagogiques, celui de l’adhésion de certains de nos concitoyens aux rumeurs complotistes d’inspiration nationaliste, devraient nous éclairer.