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Institutions - Société, modes de vie

Le Siècle du populisme. Histoire, théorie, critique

Par

Le Siècle du populisme. Histoire, théorie, critique
ROSANVALLON Pierre , « Le Siècle du populisme. Histoire, théorie, critique », Seuil, 2020.

« Le populisme révolutionne la politique du XXIe siècle » écrit Pierre Rosanvallon en ouverture de son livre, en remarquant que, malgré l’absence d’œuvre fondatrice pour en élaborer la doctrine, les populismes constituent une véritable proposition politique ayant sa force et sa cohérence, et méritent pour cela que l’on mobilise des outils théoriques pour les analyser et se donner quelque chance de pouvoir leur opposer une « alternative mobilisatrice ». Il commence par en dresser l’anatomie en cinq traits :

1) considérer le peuple dans son identité et son unité fondamentale, le « peuple-Un », en minorant la diversité de sa composition et l’existence d’inégalités, si ce n’est pour en opposer les 99 % au 1 % de l’oligarchie qui le domine ;

2) invoquer la démocratie immédiate et la souveraineté collective contre les corps intermédiaires, les instances de régulation et les verrous constitutionnels ;

3) concentrer la capacité de représentation du peuple en la figure d’un seul homme, l’« homme-peuple » : « Je suis votre voix » dit Donald Trump en 2016 ;

4) rétablir le règne de la volonté politique contre celui des « règles objectives » au nom desquelles gouverne l’oligarchie mondialisée en faisant de la nation, abritée par ses frontières, le sujet de cette volonté ;

5) manifester l’existence de cette volonté en exaltant les émotions collectives que Pierre Rosanvallon classe en trois catégories : les émotions de position nourries par le sentiment d’abandon et de mépris, les émotions d’intellection permettant de réduire la complexité du réel par le complotisme, et les émotions d’action exprimées par le « dégagisme ».

On retrouvera ces traits à des degrés et selon des combinaisons diverses, soit dans le populisme diffus qui transforme insensiblement le champ politique des pays démocratiques, soit dans les régimes populistes d’Amérique latine, d’Europe orientale et sous les figures majeures de Vladimir Poutine, Narendra Modi, Recep Tayyip Erdogan, Jair Bolsonaro et Donald Trump. La prospérité contemporaine du populisme ne doit cependant pas faire oublier ses occurrences historiques précédentes : le Second Empire, avec l’usage du plébiscite et le recours au scrutin uninominal pour affaiblir l’influence des partis politiques, le boulangisme et la droite antiparlementaire des années 1880-1914, et bien sûr la longue influence du péronisme en Amérique latine.

Mais le cœur de l’analyse de Pierre Rosanvallon se situe dans ce qu’il appelle l’histoire conceptuelle du populisme, qui renvoie à ses précédents ouvrages sur l’histoire de la démocratie. La thèse centrale en est que la démocratie est un processus toujours à la poursuite de son idéal dont les avatars successifs se heurtent à quatre « apories structurantes » :

1) Le peuple introuvable : il existe un écart irréductible entre le corps civique et la société, le peuple-principe composé d’individus égaux en droit que le principe de majorité départage, et le peuple social, marqué par les inégalités, composé de minorités plus ou moins agissantes, reconfigurant sans cesse leur identité. Ce n’est donc pas au nom de leur condition ou par leur ancrage social que les individus sont des citoyens, mais en tant que sujets de droit.

2) Les équivoques de la démocratie représentative : le gouvernement représentatif repose sur l’existence d’une aristocratie élective, la fonction de représentation étant assurée par une élite capable d’élaborer une compréhension globale de la société correspondant à l’intérêt général. La société démocratique aspire de son côté à une représentation miroir, fondée sur la proximité, la ressemblance, l’empathie, l’expérience partagée. La démocratie représentative résulte de la tension entre ces deux termes.

3) Les avatars de l’impersonnalité : le régime démocratique permet l’expression de la volonté générale sous la forme de la loi, générale et impersonnelle ; mais l’extension de la médiatisation et la recherche de la responsabilité des gouvernants implique la personnalisation du pouvoir.

4) La définition du régime d’égalité : l’idéal démocratique est tout autant celui d’une société des égaux que celui de la participation de tous à l’exercice de la souveraineté. Or l’égalité renvoie à une pluralité de régimes : égalité des chances, égalité des droits, égalité des conditions et des revenus, etc.

On comprend que le populisme s’engouffre à un moment donné dans chacune de ces apories et récuse la complexité des équilibres politiques au nom d’une vision simple du monde, accessible à tout un chacun : simplification de la représentation dans l’homme-peuple, simplification de la souveraineté par le recours au référendum, simplification du réel par l’expression des émotions.

Le livre de Pierre Rosanvallon arpente le populisme, et fixe des repères historiques et conceptuels permettant d’en structurer l’analyse. On reste cependant sur sa faim tant sous l’aspect historique que pour ce qui est de l’alternative. En effet, alors que l’ambition affichée est celle d’une théorie critique du populisme au XXIe siècle, le livre reste muet sur le processus qui conduit à sa réémergence, marqué notamment par l’accroissement fulgurant des inégalités dans les sociétés démocratiques et le déplacement du centre du pouvoir, hors de la sphère de la souveraineté, dans les institutions financières et les banques centrales devenues « indépendantes », c’est-à-dire indifférentes aux mécanismes démocratiques. Pierre Rosanvallon relève tout de même, sans approfondir l’analyse, que le point de départ de la résurgence populiste en Europe est le traité de Lisbonne (signé en 2007), par lequel l’oligarchie européenne s’est affranchie du verdict des deux référendums sur le projet de Constitution européenne. Du coup, on est en droit d’estimer que l’alternative à construire est moins une alternative au populisme qu’une alternative à ses causes. On peut convenir avec l’auteur que l’esprit de cette alternative conduira à élargir l’exercice de la démocratie par l’expérimentation de nouveaux modes d’expression constitutifs d’une démocratie interactive : tirage au sort, conférences citoyennes, restauration du dialogue social et du dialogue civil, à condition que l’enjeu des décisions à prendre et de la volonté à construire soit bien celui des défis émergents de notre siècle.

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