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Le New Deal vert mondial. Pourquoi la civilisation fossile va s’effondrer d’ici 2028 - Le plan économique pour sauver la vie sur Terre

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Le New Deal vert mondial. Pourquoi la civilisation fossile va s’effondrer d’ici 2028 - Le plan économique pour sauver la vie sur Terre
RIFKIN Jeremy , « Le New Deal vert mondial. Pourquoi la civilisation fossile va s’effondrer d’ici 2028 - Le plan économique pour sauver la vie sur Terre », Les Liens qui libèrent, 2019.

Jeremy Rifkin économiste, prospectiviste et essayiste, publie Le New Deal vert mondial, ouvrage qui détaille sa vision du Green New Deal, en référence au New Deal de Roosevelt en 1933, comme moyen de sortir des difficultés économiques tout en réduisant les émissions de gaz à effet de serre. Toujours teinté d’optimisme technique, ce dernier ouvrage de Jeremy Rifkin relève néanmoins d’une dimension politique assez nouvelle par rapport aux précédents. En effet, le besoin d’accompagnement par les pouvoirs publics et politiques de la grande transition à l’œuvre apparaît plus que jamais déterminant, notamment pour la maintenance et le développement des infrastructures. Pas d’objets et de maisons connectés, de voitures autonomes et d’énergies renouvelables sans réseaux capables de supporter ces nouveaux équipements. Et pas d’infrastructures permettant à chacun de s’y raccorder sans volonté et investissements politiques massifs.

On a parfois l’impression que l’ouvrage n’a pas forcément été écrit pour les Européens, et certaines traductions incertaines peuvent renforcer ce sentiment. L’Europe, dépassant des projets isolés, selon l’auteur, et engagée dans une « transformation économique et sociétale », et la Chine sont utilisées à dessein comme sources d’inspiration. Les ordres de grandeur et problèmes décrits concernent donc surtout le contexte américain, avec comme point d’entrée le défaut d’entretien crucial des infrastructures aux États-Unis, actuellement de l’ordre de 200 milliards de dollars US par an selon l’ASCE (American Society of Civil Engineers). Et pour aller au-delà et préparer l’infrastructure de la troisième révolution industrielle, il faudrait passer de 2,3 % du produit intérieur brut (PIB) consacrés aux infrastructures à plus de 4 % du PIB selon Jeremy Rifkin.

La première partie de son ouvrage est consacrée à la fin des combustibles fossiles et aux « actifs bloqués ou échoués ». Ces infrastructures fossiles sont en danger économique car, en cas d’inaction, elles sont notamment menacées par le changement climatique, et en cas d’action, les énergies renouvelables vont empêcher d’amortir ces centrales ou réseaux qui viennent d’être construits, ou renouvelés, et sont censés fonctionner sur plusieurs années ou décennies. Si la crise pétrolière se profile donc d’ici d’une dizaine d’années selon lui, ce n’est pas en raison d’un manque de ressources, mais à cause de la compétitivité extraordinaire des énergies renouvelables, au premier rang desquelles figurent l’éolien et le solaire. Et les dynamiques des 10 dernières années sont effectivement assez effarantes en ce sens, avec une division par 10 des coûts de production de certaines de ces filières, et des seuils de 15 % atteints dans plusieurs systèmes électriques (2017 pour l’Europe) ; seuils qui préfigurent des bouleversements rapides avec des croissances exponentielles.

La deuxième partie du livre se concentre sur les moyens et dynamiques capables de faire advenir ces changements. Pour mobiliser les quelque 400 milliards de dollars US d’investissements annuels nécessaires au sein des seuls États-Unis, Jeremy Rifkin envisage plusieurs leviers. Le premier est constitué des fonds de pension américains. Incongruité pour un lecteur français, cette question est centrale dans un pays comme les États-Unis, où le système de retraite par capitalisation repose sur ces fonds. En charge de gérer l’épargne retraite des salariés, ceux-ci constituent, selon l’auteur, un levier de financement considérable qui commence à bouger, après les premiers désinvestissements du fossile (les infrastructures de la deuxième révolution industrielle), avant de se réorienter vers les financements verts (ceux de la troisième révolution industrielle). Ce levier est une opportunité pour reprendre la main sur les infrastructures, constituant des services publics et souvent mises entre les mains d’acteurs privés depuis quelques années — les deux plus gros fonds publics américains (des enseignants et du public) gérant 570 milliards de dollars US d’actifs !

Enfin, pour mobiliser la centaine de milliards de dollars US de subventions nécessaires chaque année par le gouvernement fédéral pendant 10 ans, la taxation des hauts revenus est indispensable, comme dans les années 1950-1960. Quelque 10 % du budget du Pentagone, sur 700 milliards de dollars US, pourraient être mis à contribution, notamment parce que ce sont des sujets de sécurité nationale. Sans oublier les quelque 15 milliards de dollars US de subventions aux énergies fossiles encore existants. À quoi il faut aussi ajouter les fruits de la taxe carbone, redistribuée à 90 % aux ménages pour qu’elle leur soit indolore.

Le lecteur familier de l’auteur nord-américain retrouvera pas mal de pages reprenant la description de LaTroisième Révolution industrielle [1](articulant les énergies renouvelables et le numérique comme nouvelles forces de transformation à l’œuvre) et plusieurs passages qui narrent ses rencontres avec les dirigeants de ce monde. Certaines analogies sur l’énergie ou controverses propres au numérique (finitude des ressources minérales, déchets électriques, surveillance par les régimes politiques ou GAFAM [Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft]…) sont aussi présentes et critiquables, mais Jeremy Rifkin a le mérite de proposer une lecture systémique de possibles bouleversements à venir. Selon lui, c’est d’abord un monde d’abondance qui est face à nous, que ce soit dans le domaine de l’énergie avec des renouvelables à coût marginal nul, ou en matière de mobilité avec des solutions optimisées (véhicules électriques, autonomes pour partie, et partagés) beaucoup moins chères que la mobilité actuelle (fossile et individualiste).

Mais c’est aussi le défaut. À trop vouloir embrasser large ou conjuguer le « en même temps », des propositions et incantations contradictoires sont souvent présentes : entre le passage de la « la gouvernance de l’État-nation aux régions » et l’« infrastructure verte glocale », le besoin de « crédits d’impôt substantiels, règlements » et le laisser-faire les « forces du marché en train de venir à bout des énergies fossiles »… Il est parfois difficile de s’y retrouver.



[1] Paris : Les Liens qui libèrent, 2012.