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Le Grand Livre de l’Afrique

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Le Grand Livre de l’Afrique
NORMAND Nicolas , « Le Grand Livre de l’Afrique », Eyrolles, 2018.

Ce texte est issu du Forum prospectif de l'Afrique de l'Ouest. Ce forum agit comme catalyseur des réflexions existantes sur le futur. Associant recherche, publications et débats, il a vocation à devenir un lieu de construction d’une réflexion sur les futurs possibles de l’Afrique occidentale et sahélienne qui conduise à l’action.

Ancien ambassadeur de France au Mali, en Gambie, au Sénégal et au Congo-Brazzaville, Nicolas Normand connaît l’Afrique. En praticien éclairé et expérimenté, il aime débattre du devenir de ce continent. À la passion de ses propos, il ajoute une ambition de rationalité. Louable intention, sachant que « l’état de l’Afrique » fait l’objet de nombreuses publications où les constats d’échec et les solutions préconisées oscillent trop souvent entre le plaidoyer altermondialiste et l’apologie ultralibérale. La pensée de Nicolas Normand résiste à ces travers. Elle s’immisce entre ces deux visions polaires. Qu’il s’agisse de politique, d’enjeux économiques, de culture, Nicolas Normand met en relief, souligne, ausculte, pèse plutôt qu’il n’assène. Il ne cherche pas à imposer mais prend plaisir à déconstruire minutieusement les vérités toutes faites.

Comme le souligne la couverture, Le Grand livre de l’Afrique a pour ambition d’apporter « des réponses précieuses étayées par de passionnantes et précises analyses ». On peut d’emblée dire que l’essai est transformé. Écrit avec élégance mais sans préciosité, l’ouvrage se distingue radicalement de nombreux pensums ayant pris l’Afrique pour sujet. Il s’agit d’un livre à thèse, d’un cours, provocateur et magistral, et non d’un manuel. En cela, il n’est certainement pas le premier ouvrage à mettre entre les mains du néophyte. Mais très rapidement, après quelques lectures de travaux historiques et d’essais plus didactiques, Le Grand livre de l’Afrique devient un outil d’étude qui embrasse large tout en restant synthétique.

Le grand livre de l’Afrique s’adresse à l’amateur éclairé ou au spécialiste désireux de prendre le pouls de thématiques complexes et de s’interroger sur la façon dont elles sont abordées. Comme il l’annonce dans son introduction, Nicolas Normand tente de répondre à quatre grandes questions. La première concerne « l’écart de développement » que connaît l’Afrique par rapport au reste du monde. La deuxième s’interroge sur les modalités de gouvernance des pays africains qui, tout en étant sortis des systèmes traditionnels, peinent à s’approprier l’État-nation comme technique de gouvernement. La troisième interpelle les conditions d’une transformation structurelle des économies africaines. Souvent extraverties et rentières, elles sont aussi caractérisées par la présence d’un important secteur informel où les dynamiques d’accumulation ne correspondent pas à celles qui s’observent dans les économies occidentales, structurées autour de régimes d’accumulation bien dessinés. La dernière repositionne l’Afrique, continent dépendant, dans les relations internationales. En interrogeant l’efficacité des processus d’aide, en matière tant de sécurité que de développement, Nicolas Normand produit sur ce point une réflexion parfois à contre-courant des doctrines chères aux institutions internationales dites de Bretton Woods.

Plutôt qu’isoler quelques facteurs explicatifs et produire des vérités totalisantes, l’ouvrage reconnaît d’emblée la complexité et la multiplicité des variables à mobiliser pour analyser les situations économiques, sociales et politiques en vigueur sur le continent. Au passage, Nicolas Normand prend garde à bien distinguer, sur ces différents aspects, les situations constatées des 54 pays d’Afrique. L’Afrique, encore moins que l’Europe, ne peut être appréhendée comme un espace politique, économique ou social homogène, et l’ouvrage évite cet écueil. Pour rendre compte des situations de développement, des formes politiques ou des situations économiques, pour envisager les possibles trajectoires d’évolution dans ces différents domaines, Nicolas Normand mobilise un large attirail théorique. Il passe les sujets au crible de théories concurrentes, des plus populaires au plus délaissées, des plus normatives aux plus positives. En procédant de la sorte, il rend hommage à bon nombre de ces approches et en écorne quelques-unes qui, selon lui, sont productrices de contre-vérités. À travers ce processus, il met néanmoins en évidence l’impossibilité de travailler sur un objet aussi complexe, mouvant et dynamique, à partir d’une seule grille d’analyse.

Déconstructiviste, Le Grand Livre de l’Afrique ? Pas seulement, car en auteur engagé, Nicolas Normand prend aussi parti. En optimiste raisonné, il envisage le destin de ce continent avec lucidité. Dans bien des domaines, c’est la rupture drastique avec des pratiques inefficaces qui est suggérée. Les problèmes sécuritaires ne sont pas irrémédiables, le décollage économique est possible. Encore faut-il que les États africains fassent preuve de la volonté nécessaire pour sortir un grand nombre de citoyens de la pauvreté. Mais pour que cela arrive — c’est peut-être à ce niveau que Nicolas Normand détonne pour un ancien diplomate d’une puissance occidentale — il faudrait que les bailleurs évoluent eux aussi : point de totem d’immunité pour la communauté internationale dans l’ouvrage qui souligne la faible efficacité de l’aide et les stratégies d’action parfois peu légitimes des partenaires internationaux.

Dans bien des domaines (organisation politique et sociale, mode d’accumulation et usage des facteurs de production) et aux différentes échelles (communauté internationale, États africains, collectivités), Nicolas Normand suggère un virage à 180 degrés. Mais le plus dur reste à faire : identifier de nouvelles modalités pour rompre avec les pratiques actuelles, et les mettre en œuvre.

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