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Le Choc démographique

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Le Choc démographique
TERTRAIS Bruno , « Le Choc démographique », Odile Jacob, 2020.

À quoi ressemblera la population mondiale à l’horizon 2050 ? La question mérite d’être soulevée car, comme le rappelle d’emblée Bruno Tertrais dans son ouvrage Le Choc démographique, elle est « au cœur de toutes les problématiques sociétales contemporaines — ressources, conflits, migrations, urbanisation… » Or, selon les projections — relativement fiables du fait d’effets d’inertie importants — des changements inédits sont à l’œuvre : vieillissement global de l’humanité, baisse de la fécondité et ralentissement de la croissance démographique, urbanisation, croissance fulgurante de la population africaine… Un véritable « choc démographique » s’annonce donc, auquel il importe de se préparer. Mais l’analyse des données se doit d’être rigoureuse et nuancée car la démographie n’est jamais la seule cause des transformations économiques ou politiques observées, nécessairement multifactorielles. En outre, parce que les questions démographiques touchent au poids des races, des religions, des ethnies ou des États, et donc à l’identité, elles sont trop souvent accaparées par les tenants de thèses extrémistes, qui agitent le spectre de l’effondrement du monde ou du « grand remplacement ».

Reprenant les thèmes développés dans une étude réalisée pour l’Institut Montaigne en 2018, Bruno Tertrais analyse les évolutions de la population mondiale en s’appuyant sur des faits, afin de déconstruire les contre-vérités et les fantasmes. Spécialiste de géopolitique, directeur de la Fondation pour la recherche stratégique, il s’interroge sur les principaux défis auxquels nos sociétés devront répondre et qui parfois surprennent : et si, à l’avenir, nous n’étions pas assez nombreux ?

Bien que la population mondiale continue d’augmenter, pour peut-être atteindre le chiffre de 9,7 milliards d’habitants en 2050, elle vieillit inéluctablement. Avec la baisse de la mortalité, puis celle de la natalité, la fin de la transition démographique se profile dans de nombreux pays. Ainsi, les personnes de plus de 65 ans pourraient représenter 16 % de la population mondiale en 2050. La situation est particulièrement critique en Asie du Sud-Est et en Europe centrale et orientale, une région qui pâtit de la « triple peine démographique » : faible fécondité, mortalité élevée, émigration importante. Pour des raisons économiques, sociales et culturelles, l’Afrique conserve un taux de fécondité particulièrement élevé et son âge médian est de 19,7 ans. S’ajoute à ce tableau une urbanisation spectaculaire. Quelles conséquences en attendre pour nos sociétés et comment s’y préparer ?

Une nouvelle hiérarchie des puissances se profile, bien qu’il n’existe pas de lien de causalité entre le poids démographique et la puissance d’un pays, comme le rappelle l’auteur. L’Inde, la Chine et les États-Unis resteront dans le peloton de tête, suivis par les trois « méga-émergents » que sont l’Indonésie, le Nigeria et le Pakistan. Mais la Chine connaîtra, aux environs de 2030, un malus démographique auquel elle devra faire face par la restructuration de son économie et de son système de protection sociale, tandis que l’Inde bénéficiera d’une population active jeune, nombreuse et relativement bien éduquée. Les États-Unis conserveront quant à eux une place de premier plan, du fait d’atouts structurels indéniables et d’un dynamisme démographique inhabituel pour un pays développé.

Contrairement aux scénarios catastrophes des « collapsologues », qui véhiculent l’idée d’une Terre « finie », les ressources seront suffisantes, selon Bruno Tertrais, sous réserve néanmoins d’une adaptation de leur production, de leur demande et de leur distribution. Et l’auteur de rappeler quelques pistes d’action : lutte contre le gaspillage, développement des infrastructures de transport et d’électricité, interruption de la déforestation, irrigation et intégration des progrès de l’agrobiologie.

La conflictualité risque de se maintenir dans l’« arc de crise » qui s’étend de l’Afrique subsaharienne à l’Asie du Sud-Est, au vu du lien observé entre le « surplus » de jeunes et la violence sociale et politique. Pour cette même raison, le monde sera sans doute plus pacifique à plus long terme — d’aucuns parlent de « paix gériatrique » — en raison du vieillissement général de la population.

Selon Bruno Tertrais, le défi majeur à relever sera celui de l’immigration, non pas qu’elle augmente en proportion, mais plutôt en nombre. Avant de corriger certaines idées fausses, l’auteur rappelle les faits : plus de 80 % des migrations sont régulières et majoritairement régionales ; la décision d’émigrer est multifactorielle — d’où l’inexactitude du concept de « réfugié climatique » employé par le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) — ; elle repose dans bien des cas sur un triple capital, intellectuel ou technique, financier, et relationnel (soutien de la diaspora), si bien que le développement produit des candidats au départ ; en conséquence, sans être massive, l’émigration continuera d’augmenter. Cette réalité donne lieu à des débats passionnés dans les pays d’accueil, au cours desquels sont souvent avancées des contre-vérités. Ainsi, l’impact sur l’emploi et les salaires des travailleurs locaux, comme sur les budgets publics, serait considérable ; l’Europe serait menacée par un exode massif de la population africaine, comme l’a écrit Stephen Smith dans son livre La Ruée vers l’Europe [1] ; les musulmans deviendraient majoritaires en Europe. Il n’en demeure pas moins que, dans nos sociétés vieillissantes et plus résistantes au changement, l’immigration — ou plus exactement la perception que les populations ont des flux et des stocks — crée un sentiment d’« insécurité culturelle » et identitaire qui alimente le vote populiste. Sans en être la seule explication — et l’auteur rappelle qu’anxiété raciale et anxiété économique sont intimement liées —, elle fait figure de bouc émissaire.

Quelles options s’offrent alors à l’Europe ? « Ni irénisme humanitaire ni égoïsme nationaliste » préconise l’auteur, citant Stephen Smith, mais plutôt une gestion raisonnée de l’immigration légale et une tolérance zéro vis-à-vis de l’immigration illégale. Avant cela, le sujet doit faire l’objet d’un débat dépassionné et factuel, sans quoi le vote populiste continuera à faire des émules. Ce n’est qu’en accompagnant le mouvement que nos sociétés parviendront à faire face au choc démographique qui s’annonce.


[1]Smith Stephen, La Ruée vers l’Europe. La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent, Paris : Grasset, 2018 (analysé sur le site de Futuribles).