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La Tête, la main et le cœur. La lutte pour la dignité et le statut social au XXIe siècle

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La Tête, la main et le cœur. La lutte pour la dignité et le statut social au XXIe siècle
GOODHART David , « La Tête, la main et le cœur. La lutte pour la dignité et le statut social au XXIe siècle », Les Arènes, 2020.

La méritocratie n’atteint pas ses promesses. La survalorisation des seuls mérites académiques et économiques nourrit des clivages croissants entre gagnants et perdants dans la course aux diplômes et aux positions sociales. Dans cette veine critique à l’égard de la méritocratie, le Britannique David Goodhart s’intéresse à la sclérose et à la perpétuation de ce qu’il baptise la « classe cognitive ».

Son appel à la nécessaire reconnaissance de la dignité et de l’utilité des fonctions de soin et de logistique passe par une critique d’élites, en Occident, à la fois trop condescendantes et trop abondantes. Sa leçon et ses propositions, il les tire de la montée des populismes. Elles se nourrissent aussi de réalités observées depuis le début de la crise du coronavirus.

La période montre incontestablement que les méritants ne proviennent certainement pas tous du même camp, celui des gagnants ou celui des perdants par rapport aux récentes évolutions de la mondialisation, de la désindustrialisation, de la numérisation ou encore de l’immigration. Cette dichotomie gagnant / perdant rappelle le précédent ouvrage de l’auteur, Les Deux Clans, paru à l’origine en 2017 puis en français en 2019 [1], qui analysait les évolutions sociales contemporaines comme un affrontement entre ceux qui vivent « quelque part »et ceux qui sont chez eux« partout ».

Ancien journaliste du Financial Times, animateur de think-tanks classés à gauche, et essayiste à succès, David Goodhart a l’art de poser les bonnes questions. Dans ce nouvel ouvrage, paru simultanément aux États-Unis, en Allemagne, au Royaume-Uni et en France, il relève qu’une seule et unique forme d’aptitudes humaines — la capacité cognitive analytique, soit le talent de réussir aux examens puis de brasser efficacement des données dans la vie professionnelle — est devenue l’étalon-or de la valeur humaine. Or, nous dit-il, il faut « reconnaître qu’il n’existe pas une seule et unique échelle de valeurs ». Et d’ajouter, dans une formule déjà largement reprise, « les super-intelligents devraient être nos serviteurs, pas nos maîtres ».

Selon ses pages, toujours vives et informées, le mythe méritocratique masque la reproduction des pouvoirs et la concentration grandissante des avoirs. Sa thèse la plus originale consiste en une attaque en règle du système éducatif. L’inflation scolaire, c’est-à-dire la production croissante de diplômés, déçoit. Il est vrai que trop de diplômes peut tuer le diplôme. Surtout, les filières purement intellectuelles sont bien trop privilégiées. Et, symétriquement, sont dévalorisés les carrières et les apprentissages manuels.

Le constat n’est pas neuf. L’auteur souligne surtout combien sont, au nom du mérite et de la réussite, dépréciés les métiers de la vie quotidienne. Ceux-ci, en France, ont été, avec les aides-soignants et autres « premiers de corvée », applaudis pendant le premier confinement lié à la Covid-19. Mais les promesses faites alors n’ont pas abouti, alimentant à nouveau du ressentiment. Le mérite, pour les fonctions des mains (les ouvriers ou les postiers) et du cœur (les infirmiers par exemple), semble toujours moins élevé que pour les métiers de l’esprit. David Goodhart plaide donc pour un rééquilibrage. Il s’agit, comme l’illustre le titre de son ouvrage, d’opérer une redistribution des récompenses entre la tête, la main et le cœur.

Le propos, relativisant le seul mérite cognitif, invite à revoir profondément l’enseignement supérieur. Celui-ci génère des frustrations chez les nouveaux diplômés « cognitifs » ne trouvant plus d’emplois supposés à leur niveau. Surtout, il intensifie des inégalités entre tous les méritants. Plutôt que diminuer les inégalités, la facilitation de l’accès aux universités, fondée sur l’idée erronée d’une expansion continuelle des professions auxquelles ces institutions ouvriraient, bloque la société. Des diplômés s’estiment plus savants, mais se retrouvent sans argent car sans travail. David Goodhart critique la décision de Tony Blair d’envoyer 50 % des lycéens à l’université et donc, en creux, celle de la France de viser 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat. Au-delà des piques politiques, l’essayiste plaide de façon convaincante la cause des mains et du cœur par rapport à la seule tête.

Conclusion radicale de l’auteur : à rebours de tout ce qui se raconte sur la méritocratie et l’ouverture, il faut restreindre l’accès à l’université : pour la limiter à des apprentissages utiles et permettre de l’épanouissement ailleurs. Une position originale mais fondée, qui fera plus que faire sursauter ; en particulier au pays de la « méritocratie républicaine », largement fondée, en théorie, sur le diplôme.



[1] Paris : Les Arènes, 2019.