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Économie, emploi - Société, modes de vie

La Société autophage. Capitalisme, démesure et autodestruction

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La Société autophage. Capitalisme, démesure et autodestruction
JAPPE Anselm , « La Société autophage. Capitalisme, démesure et autodestruction », La Découverte, 2017.

« Depuis quelque temps, l’impression prédomine que la société capitaliste est entraînée dans une dérive suicidaire que personne ne veut consciemment mais à laquelle tout un chacun contribue (p. 9). » Tel le roi grec Érysichthon, la société contemporaine s’autodévore sans apaiser sa faim inextinguible et la crise que nous connaissons ne peut trouver de solution dans le cadre d’un système dont l’essence est l’accroissement perpétuel.

Les concepts de fétichisme et de narcissisme permettent de comprendre la logique de cette démesure, et du processus d’accroissement et de destruction qu’elle nourrit. Reprenant les analyses des Aventures de la marchandise [1], Anselm Jappe prolonge ainsi la critique marxienne de la valeur. Marx accomplit en effet une critique radicale de la valeur, de la marchandise, du travail abstrait et de l’argent, conduisant le regroupement des produits de nos diverses activités sous le concept de marchandise dont la production devient elle-même un auxiliaire pour produire de l’argent. La valeur marchande devient « forme générale de production et de reproduction de la société, de l’agir et de la conscience (p. 18) ». La marchandise est en quelque sorte la forme a priori sous l’horizon de laquelle prennent sens les différentes composantes de la société. Son institution présuppose cependant un processus préalable de « fétichisation » à l’issue duquel les individus en viennent à s’assujettir à des règles et des catégories qu’ils appréhendent comme des puissances extérieures. Ils deviennent ainsi parties prenantes d’un système dont, quoi qu’ils fassent, ils nourrissent le mouvement.

Selon Anselm Jappe, la catégorie du narcissisme est essentielle pour comprendre le processus de fétichisation et donc le fonctionnement de ce système faisant de toute chose une marchandise à exploiter. Le narcissisme est en effet devenu de nos jours le moteur principal de la société marchande. Ce narcissisme peut lui-même être analysé au prisme de la psychanalyse freudienne. Pour ce faire, l’auteur récuse les lectures « révolutionnaires » de Freud proposées par des auteurs comme Herbert Marcuse et leur reprise par les mouvements post-soixante-huitards. Briser les figures classiques et patriarcales de l’autorité ne conduit pas au renversement de l’ordre social, mais au développement d’un narcissisme généralisé, caractéristique d’une société liquide [2] où l’unique référence est l’individu considéré comme consommateur. Ce narcissisme ne compromet pas plus le système capitaliste qu’il ne signifie la fin des pulsions autoritaires elles-mêmes. La dissipation des figures classiques de l’autorité conduit, en effet, bien plutôt au retour de ces pulsions sous leur forme la plus primaire [3] : culte de l’immédiateté, du « tout tout de suite », de la performance et de la perfection, esthétisation de la violence. Celles-ci alimentent justement le système dans son mouvement de fuite en avant.

Cette fuite en avant ne peut cependant être interrompue par la restauration de formes plus classiques d’autorité et de transcendance. Elle ne peut pas davantage l’être par la conversion de la subjectivité narcissique en subjectivité révolutionnaire qu’entrevoient certains théoriciens [4]. Le consommateur aliéné et le militant désireux de renverser une société à laquelle il s’est arraché ne sont en effet que les deux faces d’une même pièce. En d’autres termes, toute tentative de changer le système impliquant une action décidée, volontariste, révolutionnaire, est vouée à l’échec : chercher à renverser un ordre qui a intériorisé la forme de la destruction ne conduit qu’à confirmer l’ordre en question et ne peut finalement mener qu’à plus de destruction encore. L’horizon de la lutte des classes doit ainsi être abandonné comme clef de lecture de la crise écologique et sociale actuelle. Il ne faut plus appréhender le monde contemporain en opposant les victimes et les profiteurs du système, en considérant que certaines catégories sociales, certains États, certaines institutions sont responsables de l’état du monde. Il s’agit bien plutôt, conclut l’auteur, de comprendre la façon dont nous sommes tous conduits à adhérer et participer à un système que nous rejetons ; peu de propositions sont cependant apportées à l’appui de ce programme, et l’ensemble des analyses exposées dans l’ouvrage laissent le lecteur quelque peu sur sa faim.



[1] Ouvrage d’Anselm Jappe publié en 2003 (Paris : La Découverte).

[2] Selon le terme du sociologue Zygmunt Bauman.

[3] La mise en évidence d’une telle structure narcissique interroge, selon l’auteur, l’ambiguïté de la condition humaine elle-même : l’être humain est doublement hybride, et doit à la fois « faire avec » sa dimension naturelle et « faire avec » une réalité qu’il tend à nier où à interpréter selon ses projections. Les structures autoritaires, qu’elles soient explicites ou masquées, constituent des « solutions régressives » à cette dualité, alors que le développement de l’art, de la culture, fournit des solutions évolutionnistes. En privilégiant la standardisation, la multiplication d’objets fonctionnels, l’obsolescence rapide, la société contemporaine compromet ces solutions évolutionnistes.

[4] Comme Slavoj Zizek.

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