Livre

Économie, emploi - Population - Société, modes de vie

La Question SDF

Par

La Question SDF
DAMON Julien , « La Question SDF », Presses universitaires de France, 2021.

Coïncidence ou non, c’est au cœur d’un hiver plus rigoureux que les précédents et marqué par la persistance d’une pandémie meurtrière, aux conséquences économiques dramatiques, que sort la troisième édition de La Question SDF, vaste travail d’enquête et d’analyse de notre conseiller scientifique Julien Damon. Vingt ans après la première édition, force est de constater que la « question » des sans-domicile fixe (SDF) en France reste posée et qu’examinée sur longue période (en l’occurrence, Julien Damon se penche sur un corpus d’articles et d’écrits divers remontant jusqu’à l’après-guerre), certaines tendances sont pérennes. Comme il l’écrit en avant-propos : « Se pencher sur les SDF, c’est aborder un concentré de tous les problèmes sociaux (chômage, permanence et mutations des inégalités, évolutions de la famille, tensions sur le marché du logement) et un précipité des difficultés de l’action publique (tant pour ce qui concerne les politiques sociales que les politiques d’urbanisme et de police ou encore d’asile et d’immigration). »

Sur la période plus récente, c’est l’imbrication de la question migratoire dans la question SDF que souligne l’auteur (à travers l’alliance de deux barbarismes : la « migrantisation du sans-abrisme »), ainsi que la complexification et la bureaucratisation croissantes des politiques de prise en charge.

Il est impossible ici de résumer cette somme (plus de 400 pages) qui examine le problème des sans-abri dans tous ses aspects : statistiques (mesure du phénomène et ses limites, comparaisons européennes, controverses sur la définition et le champ couvert…), sociologiques (réalité du phénomène, appréhension du phénomène, perception du risque, médiatisation…), institutionnels (prise en charge par les acteurs publics et associatifs, coordination des actions, politiques publiques associées, nationales et locales…), comptables… Mais il faut souligner l’ampleur de la documentation sur laquelle elle repose, faite d’ouvrages, études, enquêtes, mais aussi de la collecte d’articles de presse, de dépêches, etc., s’étalant sur plus de 70 ans, ainsi que d’observations de terrain (l’auteur ayant occupé diverses fonctions directement ou indirectement liées aux questions de logement, pauvreté…).

Julien Damon montre bien qu’aux bricolages en tous genres du quotidien que déploient les SDF pour (sur)vivre, répondent des bricolages bureaucratico-assistanciels dont l’efficience est loin d’être avérée. Il pointe ainsi les « limites de dispositifs trop étroitement ciblés sur les SDF » alors même que la définition / spécification de cette population fait débat, « cette spécialisation de dispositifs pour la prendre en charge ayant des effets pervers […] à la fois sur les formes de l’espace public et sur l’architecture d’ensemble de la protection sociale.

Ceci confirme aussi, selon l’auteur, les limites de l’« adhocratie » (système consistant en la formulation de réponses ad hoc) inhérentes au principe du ciblage de cette population : « L’action publique est à la recherche de différences permettant de délimiter les plus défavorisés parmi les défavorisés et de les atteindre. » Or, ces différences sont très difficiles, sinon impossibles, à établir ; aussi se focaliser sur un tel ciblage ne garantit en rien l’efficacité des mesures ciblées, ni même qu’elles soient justes sur le plan social. En bref, à définir trop de catégories / sous-catégories parmi les personnes défavorisées, on finit par desservir la cause. Et les difficultés pratiques qu’il pointe montre bien, selon lui, les limites des politiques relevant du « prioritarisme ».

D’où son appel à une simplification des réponses à la question SDF, simplification sans doute également nécessaire pour de nombreuses politiques de justice sociale. « Le souci d’adapter, de personnaliser est irrémédiablement attaché à une nécessité de compliquer, ne serait-ce qu’en les additionnant, les programmes publics. Aussi la question semble-t-elle être celle d’une alternative entre, d’une part, l’acceptation de la gestion raisonnée de la complexité et, d’autre part, le souci politique (et non technocratique) de radicalement simplifier (en supprimant) certaines prestations spécialisées. Un projet d’unification des guichets, des prestations et des services pourrait servir la cause difficile de la simplification. »

Face à l’ampleur de la crise en cours, la pauvreté et son corollaire, le mal-logement ou le « sans-abrisme », vont très certainement s’étendre en France. Les analyses, diagnostics et préconisations de cet ouvrage vont donc malheureusement conserver une grande actualité ; c’est pourquoi il est vivement recommandé aux acteurs publics et privés concernés de le lire au plus vite.