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La Prospective en Suisse romande

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La Prospective en Suisse romande
GAUTHIER Thomas , « La Prospective en Suisse romande », Autoédition Lulu.com, 2017.

La portée de La Prospective en Suisse romande dépasse largement les frontières helvétiques. Thomas Gauthier, professeur à la Haute École de gestion (HEG) de Genève et à EM Lyon Business School, s’est entretenu avec sept prospectivistes suisses, enseignants, hauts fonctionnaires, consultants. Il leur a fait décrire leur cheminement jusqu’à la prospective, les problèmes rencontrés, les résultats obtenus, les perspectives de progrès. Ces entretiens, au cours desquels la pensée de Gaston Berger et le rôle de Futuribles sont souvent évoqués, éclairent les réalités de terrain. Ils renseignent sur la situation de la prospective en Suisse romande, où sa pratique est relativement récente, mais les principaux enseignements sont universels.

Giorgio Pauletto, conseiller en stratégie auprès de la Direction des services industriels de Genève, souligne ainsi les difficultés à développer une pensée systémique et à mener des débats transverses, en raison des clivages « du pouvoir exécutif en administrations disjointes ». Cet obstacle existe partout, dans les secteurs public et privé, notamment en France où l’on gâche beaucoup d’intelligence collective et de capacité de vigilance du fait de leurs cloisonnements verticaux. Mais cette entrave à la prospective peut justement être réduite par la pratique de celle-ci.

Lorenzo Cascioni, chef de la section Planification et stratégie de la Chancellerie fédérale, en témoigne : les participants à l’étude Perspectives 2035, instruits par leur travail pour Perspectives 2030 [1], « ont réussi à prendre du recul par rapport à leur département de rattachement » pour « bâtir pas à pas et ensemble une représentation plus systémique des opportunités et dangers pour la Suisse ».

Le temps long, un luxe ?

Les prospectivistes savent que la pression du court terme est leur principal ennemi. C’est ce qui empêche beaucoup de directions de s’intéresser aux futurs possibles. Pour Nicolas Nova (Near Future Laboratory), consultant et professeur à la Haute École d’art et de design de Genève, une démarche prospective ne peut démarrer dans une organisation que si « quelqu’un lève le nez du guidon et se donne les moyens de penser le temps long », un « luxe » que de moins en moins d’organisations pourraient s’offrir, semble-t-il, ce qui rejoint un constat international [2].

Giorgio Pauletto évoque le manque de maturité empêchant « certaines parties prenantes […] de prendre la peine de s’extraire des contingences du quotidien ». Il remarque souvent une « myopie stratégique » au sommet qui détourne de « l’avenir de l’organisation ». Yves-Pierre Ducret, professeur à la HEG de Fribourg, observe que les équipes dirigeantes agissent plutôt dans l’urgence alors que les conseils d’administration se préoccupent de l’avenir de l’entreprise. Il note que si les décideurs n’ont pas une « disponibilité intellectuelle » suffisante, il n’est pas « pertinent d’engager une démarche de prospective ».

La prospective, pas qu’un brainstorming

Yves-Pierre Ducret, psychosociologue et informaticien, insiste sur le rôle déterminant des facteurs immatériels [3]. « Le facteur humain, côté prospectiviste comme côté organisation, demeure essentiel. » Il convient d’étudier « le contexte psychosociologique », et le prospectiviste a besoin d’une culture générale et d’un regard « bienveillant ». La prospective est l’occasion « d’impliquer les collaborateurs », « d’anticiper grâce à la discussion et la construction de représentations partagées par le collectif des réalités internes et externes ». Mais il faut « maintenir impérativement le contact avec la réalité », la prospective ne devant absolument pas être confondue avec le brainstorming. Voir large, selon la formule de Gaston Berger, incite à la prudence et à une « nécessaire humilité ».

Pierre Rossel (cabinet Coherent Streams et réseau FuMee [4]) affirme de même que l’étude du futur passe par l’écoute des autres. Anthropologue, il insiste aussi sur l’importance, dans les choix humains, des facteurs sociaux ; « notre difficulté à penser en dehors d’un paradigme dominant » renvoie aux « biais cognitifs de [Daniel] Kahneman et [Amos] Tversky », illustrés par les aveuglements des dirigeants de Nokia avant sa chute et de l’horlogerie suisse à l’arrivée de la montre électronique. Il met en garde contre les limites à la fois des enquêtes Delphi et du big data : on prétend inférer des signes avant-coureurs, mais « sur quels modèles et sur quelles hypothèses pareilles inférences reposent-elles ? » ; question qui renvoie au rôle des facteurs immatériels.

Lorenzo Cascioni préconise, lui, de ne pas opposer experts humains et systèmes experts, et de rechercher de « nouvelles synergies » entre hommes et machines pour « enrichir notre capacité individuelle et collective à explorer le champ des possibles ». Nicolas Nova pense de même qu’il convient de combiner anciennes et nouvelles pratiques, en mobilisant par exemple mégadonnées et crowdsourcing. Et Pierre Rossel de conclure que la prospective a besoin d’un grand investissement en réflexion et recherches.

Participation citoyenne ?

Peut-on « éduquer la population à la prospective ? » se demande Pierre Rossel, qui suit l’expérience des Futures Literacy KnowLabs de Riel Miller, responsable de la prospective à l’UNESCO (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture). En tout cas, on peut inviter la population et des acteurs de la société à participer à des actions de prospective. L’urbaniste Nelly Niwa a mené, à l’université de Lausanne, le projet « Vaud 2030 » de construction « de scénarios de futurs possibles de l’agriculture vaudoise ». Ce travail de trois ans a mobilisé les représentants de plusieurs associations et écoles d’agriculture. Une tournée dans le canton a permis de débattre des scénarios avec la population. Enfin, les citoyens ont été invités à voter pour choisir le scénario le plus souhaitable.

Cependant, « pour l’instant, la prospective s’articule peu avec la pratique du pouvoir politique en Suisse car elle est encore largement méconnue » affirme Olivier Meuwly, chef de projet auprès de Statistiques Vaud. La Constitution vaudoise de 2003 a prévu un organisme de prospective, l’actuelle Commission de prospective. Olivier Meuwly s’interroge : « plutôt qu’à l’État, c’est peut-être aux partis politiques » de gouvernement de faire de la prospective. Mais les idéologies demeurent « un carcan qui limite la portée de la démarche prospective ». Nicolas Nova estime cependant que « les méthodes et outils de la prospective pourraient être plus souvent mobilisés afin de doter la participation citoyenne de la rigueur nécessaire à l’élaboration de projets de société souhaitables et crédibles ».



[1]Perspectives 2030. Opportunités et dangers pour la Confédération, Berne : Chancellerie de la Confédération suisse, 2015.

[2]Portnoff André-Yves, « Le court-termisme progresse aux dépens des résultats », Note de veille, 11 avril 2017, Futuribles International. URL : https://www.futuribles.com/fr/article/le-court-termisme-progresse-aux-depens-des-resulta/. Consulté le 13 septembre 2017.

[3] Qui constituent le sujet de l’enseignement annuel que j’assure à l’EMBA (Executive Master of Business Administration) de la HEG Fribourg.

[4] The Futures Meeting Network. URL : http://www.fumee.org

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