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La Place et la tour. Réseaux, hiérarchies et lutte pour le pouvoir

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La Place et la tour. Réseaux, hiérarchies et lutte pour le pouvoir
FERGUSON Niall , « La Place et la tour. Réseaux, hiérarchies et lutte pour le pouvoir », Odile Jacob, 2019.

Universitaire britannique controversé en raison de plusieurs prises de position et théories polémiques, comme de son goût pour l’histoire contrefactuelle, Niall Ferguson se distingue aussi par l’intérêt qu’il porte aux ressorts et acteurs méconnus, mais supposément cruciaux, de certains grands événements ou mouvements historiques. Il appréhende ces derniers sous un angle le plus souvent délaissé par les historiens académiques : celui des influences peu visibles — voire sciemment dissimulées — sous l’apparente contingence des faits ou derrière les causalités attestées par les archives autorisées.

Son dernier livre s’ouvre emblématiquement par un chapitre dédié aux Illuminati [1], puis brosse un rapide tour d’horizon des théories des réseaux dans divers champs de la connaissance (biologie, ethnologie, sociologie ou encore mathématiques), qu’il synthétise en sept propositions : « nul homme n’est une île », « qui se ressemble s’assemble », « les liens faibles sont forts », « la structure détermine la viralité », « les réseaux ne dorment jamais », « les réseaux font du réseau » et, enfin, « le riche s’enrichit ». Il confronte de manière systématique et chronologique, du XVe siècle à nos jours, le pouvoir des réseaux (dont il fait de la Piazza del Campode Sienne la parabole) au poids des hiérarchies officielles (symbolisées par la Torre del Mangia surplombant ladite place). Son objectif consiste à « arracher l’histoire des réseaux aux griffes des théoriciens du complot, et à montrer que le changement historique peut et doit souvent être compris, précisément, en termes de défis lancés par des réseaux aux ordres hiérarchiques établis ».

De lecture enrichissante et divertissante, cet ouvrage parfois iconoclaste, sans viser à l’exhaustivité, chemine de façon plaisante depuis l’histoire des marchands de la Renaissance jusqu’à celle des technologies de l’information et de la communication, en passant notamment par les origines de la Réforme, les francs-maçons, les Lumières, les « apôtres » de Cambridge (autour notamment de Keynes), les guerres contre-insurrectionnelles ou encore les islamismes radicaux. L’on n’y discernera aucune thèse univoque, ce qui est heureux. Il ne conclut pas à la prééminence des principes de gouvernance hiérarchique sur les réseaux informels, ni à l’inverse, pas plus qu’à l’inexorable montée en puissance de ces derniers dans le temps long — même s’ils sont devenus résolument plus visibles et secondés par un contexte institutionnel et technologique propice. L’auteur ne tient d’ailleurs pas pour acquise l’opposition systématique de ces deux logiques d’organisation dans la poursuite ou la conquête du pouvoir : elles sont en effet capables de « fusionner pour former de nouvelles structures de pouvoir, aux potentialités encore plus grandes que celles des États totalitaires du siècle dernier ».

La démarche de Niall Ferguson s’attache surtout à démontrer pourquoi il est impérieux de prendre au sérieux et de comprendre les ressorts et les conditions de prospérité des réseaux. Les ignorer ou les sous-estimer reviendrait, selon lui, à en subir les effets les moins souhaitables et à condamner toute velléité d’organisation ou de régulation institutionnelle d’ordre politique ou économique. Cela au risque d’une confiscation complète du pouvoir par un tissu d’acteurs réticulaires potentiellement malveillants ou, à tout le moins, nullement préoccupés de démocratie ni d’équilibre géopolitique ou écologique. Au prisme de son ouvrage, l’expérience historique invite à douter sérieusement du fait qu’un monde en réseau puisse avoir un ordre. Il suggère donc, rejoignant en cela les développements de Nassim Taleb dans Antifragile [2], que « le mieux que nous puissions faire est d’inventer des réseaux capables de soutenir les ravages de Cyberia. Ce qui implique de résister à la tentation de la complexité chaque fois que la simplicité est une meilleure option (comme dans le cas de la réglementation financière). Ce qui implique surtout de comprendre la structure des réseaux que nous créons. »



[1] Société secrète créée en Allemagne au XVIIIe siècle se réclamant de la philosophie des Lumières (NDLR).

[2]Taleb Nassim Nicholas, Antifragile. Les bienfaits du désordre, Paris : Les Belles Lettres, 2013.

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