Livre

Économie, emploi - Entreprises, travail - Société, modes de vie

La Philanthropie peut-elle changer le capitalisme ? Ou l’inverse ? Ou les deux ?

La Philanthropie peut-elle changer le capitalisme ? Ou l’inverse ? Ou les deux ?
LÉVY Marc , « La Philanthropie peut-elle changer le capitalisme ? Ou l’inverse ? Ou les deux ? », Atlande, 2018.

Ce livre a pour base les travaux d’un séminaire qui s’est tenu pendant deux ans (2015-2017), à la Maison des sciences de l’homme, sur le lien entre philanthropie et capitalisme. Son titre, tout en questions, pose clairement le sujet et souhaite, comme le dit l’auteur, embrasser sa complexité. Il part d’un double constat : d’une part l’implication croissante des entreprises du secteur privé revendiquant d’être parties prenantes de l’intérêt général dans les problématiques sociales et environnementales, d’autre part la pénétration de la logique entrepreneuriale dans le monde humanitaire et la pratique des organisations non gouvernementales (ONG). 

D’entrée, Marc Lévy, agronome et directeur de la prospective du Gret, situe le sujet dans la large perspective de l’évolution des conflits àl’échelle de la planète. Y a-t-il corrélation entre ces nouvelles formes de philanthropie et la géopolitique mondiale ?

Comme le notait déjà en 1994 Boutros-Ghali, alors secrétaire général de l’Organisation des Nations unies, « l’injustice sociale devient la cause principale des guerres ». Le rôle des inégalités, la décomposition sociale, ont été longtemps négligés dans la réflexion sur les relations internationales. Pourtant, la sécurité collective, indispensable aux entreprises, peut et doit se penser aussi en termes de solidarité mondiale, ce qui donne sens à la montée en puissance des nouvelles formes de philanthropie. Pour être acceptable, le nouveau régime de croissance doit être inclusif, durable et démocratique.

Après s’être interrogé sur le rapport entre la financiarisation de l’économie et le capitalisme philanthropique qui s’inspire des méthodes et des outils du capitalisme financier, le livre présente une analyse détaillée du « travail de financiarisation » de la pratique philanthropique (comme d’ailleurs des politiques publiques). Il fait un retour historique sur les liens entre capitalisme et philanthropie aux États-Unis et en France, avec, dans les deux pays, la montée en puissance de nouvelles générations de philanthropes ayant fait des fortunes rapides dans les métiers de la finance et du numérique. La fondation Gates est l’exemple emblématique de ce « philanthrocapitalisme » qui met au service de la philanthropie des pratiques issues du monde de la finance et de l’entreprise.

Une autre approche est celle du « social business » et de la satisfaction des marchés délaissés du bas de la pyramide sociale dans les pays en développement, donnant un rôle central aux communautés locales, à l’exemple de Danone au Bangladesh.

Un long chapitre très documenté est consacré au changement des pratiques qui accompagne la « bataille des idées ».

En France, comment deux types d’acteurs, les fondations et les entreprises, combinent-ils solidarité, croissance et équilibre financier ? Le panorama des fondations rappelle leur récente floraison et leur diversification à travers une série de lois (fondations d’entreprise, universitaires, hospitalières, fonds de dotation, etc.), ainsi que la diversité de leurs pratiques. À titre d’exemple, Marc Lévy analyse la démarche de la fondation d’origine familiale Daniel et Nina Carasso, dotée d’un budget annuel de 16 millions d’euros et vouée notamment à l’alimentation durable. Il détaille sa recherche d’impact articulée autour de trois dimensions : la réflexion, l’action et la promotion des « bonnes pratiques », la mesure d’impact et l’évaluation des résultats étant au cœur de sa politique.

Pour illustrer les nouvelles pratiques entrepreneuriales, l’auteur s’appuie sur les exemples de deux grands groupes (Total et Danone) et de quatre « entreprises sociales » sénégalaises. Pour Total, « social responsibility is business responsibility ». Dans ses sites d’exploitation, le groupe se veut un acteur du développement local en créant de la valeur pour les parties prenantes et en dialoguant avec les populations environnantes. Ainsi, en Afrique, le réseau des stations-service vend à prix modéré des lampes solaires permettant aux enfants de faire leurs devoirs le soir, et aux adultes de recharger des portables et de petits appareils dans des territoires non électrifiés. L’exemple se limite aux politiques de RSE (responsabilité sociale des entreprises) et de développement durable, ainsi qu’au « pôle sociétal » ; l’action de l’importante fondation Total, autre volet de son action philanthropique, n’est pas signalée.

L’engagement de Danone dans le social business est né de la rencontre en 2006 de Franck Riboud avec Muhammad Yunus, le pionnier du microcrédit. « Danone Communities », créé un an plus tard, regroupe ces entreprises sociales hybrides qui cherchent des solutions durables et viables économiquement, en s’appuyant sur les communautés locales, dans des domaines comme la malnutrition ou l’accès à l’eau. L’expérience de ce laboratoire social du groupe inspire sa stratégie de croissance qui veut, selon l’auteur, révolutionner l’alimentation à l’horizon 2030. 

Ces nouvelles formes d’alliance entre capitalisme et développement ont des incidences sur les politiques publiques, la création d’emplois, ainsi que le rôle des populations et des ONG locales.

La progression des politiques de responsabilité sociale au sein des entreprises est-elle la clef de l’intégration des réponses sociales dans leur logique économique ? Marc Lévy semble le penser sous réserve que soient mieux approfondies les questions concernant le passage de l’impératif moral à l’obligation juridique, les mécanismes de « diligence raisonnable » (le « comment faire ? » n’est pas du tout facile !) et le lien entre la responsabilité sociale et la performance de l’entreprise. Mention est faite des principes directeurs de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), qui sont le plus ancien référentiel existant sur ces questions. Des « points de contact » nationaux ont pour mission de le diffuser et d’arbitrer les conflits qu’engendre son application. L’ouvrage ne précise pas cependant la portée et l’influence de ces dispositifs peu connus du public.

Passant en revue les nouveaux statuts d’entreprise sociale qu’offre le droit commercial dans plusieurs États (entreprise à mission, public benefit corporation, label B Corp…), l’auteur note que leurs projets innovants, tels les contrats à impact social, sont de nature hybride et nécessitent l’engagement de plusieurs partenaires : collectivités publiques, associations ou ONG, entreprises privées, investisseurs... Il observe que leur mise en œuvre est longue et leurs résultats difficiles à évaluer.

Le dernier chapitre s’intéresse au changement des politiques et notamment à la politique française de coopération au développement international. Celle-ci implique la participation du secteur privé, comme c’est le cas dans la stratégie « Innover ensemble » adoptée en 2016 par le ministère des Affaires étrangères, ou dans l’appui de l’Agence française de développement à des entreprises sociales. Le livre analyse quatre exemples de ces modèles hybrides aux pratiques novatrices concernant notamment l’articulation des rôles entre entreprises sociales, associations et pouvoirs publics, et en tire la conclusion provisoire que la conquête de l’équilibre économique prend cinq à dix ans, exige une grande rigueur de gestion et une combinaison de financements.

Après l’exemple français, il dresse un panorama européen de ces politiques bilatérales en faveur de l’économie sociale et inclusive, et termine sur un résumé en 17 points des « modalités d’action pour un écosystème favorable à l’entrepreneuriat social ». De quoi faire réfléchir ceux qui veulent se lancer dans l’aventure !

In fine, la réponse à la question initiale posée par le titre du livre se veut prudente : l’alliance des deux termes, philanthropie et capitalisme, « peut relever le défi de son côté contradictoire », mais les grands philanthropes n’ayant pas de légitimité pour décider des priorités d’intervention, ils doivent jouer la complémentarité et l’articulation avec les politiques publiques.

Dans une postface, le professeur Michel Aglietta, spécialiste de l’économie monétaire internationale, souligne un paradoxe : l’essor du capitalisme philanthropique depuis 1980 a été de pair avec l’aggravation des inégalités dans tous les pays avancés. L’avènement des investisseurs responsables peut-il « jeter un pont vers un futur construit sur de nouveaux enjeux collectifs conçus avec l’adhésion des citoyens ? Je ne pense pas, conclut-il, que la philanthropie, qui est avant tout l’exercice du pouvoir par les grandes fortunes, un outil de régulation sociale, puisse en être le ressort. Rien n’est possible sans le rôle directeur de la puissance publique. »

Read related content

Recherche

Faire une recherche thématique dans la base bibliographique