Livre

Économie, emploi - Recherche, sciences, techniques - Ressources naturelles, énergie, environnement

La Nouvelle Religion du numérique. Le numérique est-il écologique ?

La Nouvelle Religion du numérique. Le numérique est-il écologique ?
RODHAIN Florence , « La Nouvelle Religion du numérique. Le numérique est-il écologique ? », Éditions management et société (EMS) / Libre et solidaire, 2019.

Dans ce bref ouvrage, Florence Rodhain, enseignante et chercheuse en systèmes d’information, se livre à une véritable déconstruction du dogme d’un numérique paré de toutes les vertus et clef d’une croissance économique sans fin dont le grand mérite serait d’être durable. En une vingtaine de chroniques soigneusement documentées, elle réfute un certain nombre d’idées reçues à cet égard.

Non, le numérique n’est pas écologique par essence. C’est même tout le contraire : c’est un grand consommateur d’énergie, le troisième après les États-Unis et la Chine ; c’est une source considérable de pollution puisque près de 80 % des déchets qu’il produit ne sont pas recyclés ; c’est encore un dévoreur de matières premières sous l’effet de l’obsolescence programmée.

Non, le numérique n’est pas immatériel : il n’existe que par ses lieux physiques, data centers, terminaux, modems, câbles, émetteurs, etc. Quant à sa présence invisible dans le spectre électromagnétique, elle s’accompagne d’effets négatifs qui vont de la dégradation des cellules reproductives pour le wi-fi aux nuisances dont souffrent ceux qui sont sensibles aux ondes électromagnétiques.

Non, le recours au numérique ne génère pas automatiquement des économies d’énergie ou de ressources non renouvelables : la consommation de papier ne diminue pas avec la diffusion de ses usages, les transports croissent à mesure des communications, et bien souvent des effets « rebond » viennent annuler les baisses de consommation enregistrées.

Et pourtant, force est de constater que l’engouement pour la transition numérique ne se dément pas et que celle-ci figure dans le discours de la grande majorité des leaders industriels, politiques ou d’opinion. À ce paradoxe, Florence Rodhain propose une réponse claire : cette révolution numérique a l’immense avantage de ne pas remettre en cause le dogme de la croissance économique et son corollaire, la société de consommation, qui depuis les années 1960 constituent la référence de l’organisation économique et politique des sociétés occidentales. Et cet enthousiasme pour une remise au goût du jour de l’ordre capitalistique ancien et de ses inégalités criantes s’explique aussi par l’impact du vocabulaire qui la popularise. Ainsi les mots connaissent un glissement sémantique qui évoque la novlangue du roman 1984 d’Orwell ; le développement devient durable, ce qui assure une nouvelle pérennité à un concept dont chacun pouvait sentir les limites ; l’immatérialité ou la dématérialisation entretiennent l’illusion que ce développement ne pèse pas sur l’écosphère, etc.

À ce stade, l’auteur nous parle de religion avec ses vérités révélées, ses tables de la loi, ses évangélistes et ses prêtres. Et l’entreprise de conversion à marche forcée conduite par les majors du numérique étonne moins que l’appui aveugle que lui apportent les États, y compris auprès des jeunes générations qu’il importe de convertir dès le plus jeune âge.

Face à ce réquisitoire, notons toutefois que les nouveaux outils ont été massivement adoptés par les consommateurs et que ceux-ci, séduits par les facilités qu’ils leur accordaient, n’ont jusqu’ici reculé ni devant les coûts et les contraintes, ni même devant les menaces qu’ils faisaient peser sur leur vie privée. D’ailleurs, Florence Rodhain reconnaît elle-même qu’il n’est pas question d’en ignorer les avantages, mais elle appelle à mieux en mesurer les effets à venir et elle se tourne vers la puissance publique pour reprendre le contrôle face aux géants du secteur. Avant qu’il ne soit trop tard, il lui paraît essentiel d’imposer des règles à des acteurs qui rêvent de transformer le monde en un espace où tout peut être expérimenté sans souci des conséquences.

Sa postface s’ouvre sur la myopie qui frappe le monde en raison des écrans. On ne peut imaginer un message plus clair en faveur d’une vision inscrite dans le temps long de la part d’une spécialiste des technologies de l’information.