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Institutions - Société, modes de vie

La Matière noire de la démocratie

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La Matière noire de la démocratie
ROUBAN Luc , « La Matière noire de la démocratie », Presses de Sciences Po, 2019.

Ce livre est un essai interprétatif du mouvement des « gilets jaunes », considéré comme symptomatique du rapport des Français à la politique. C’est ce qu’exprime le titre du livre : ce mouvement est une « matière noire » révélatrice des structures de la société politique, invisibles sans analyses de science politique, à l’image de la matière noire que les astronomes postulent pour expliquer les structures de l’Univers. Si ce titre traduit une belle ambition, il insinue aussi une vision négative du devenir démocratique. Et c’est bien une thèse pessimiste que défend l’auteur.

La mise en perspective du mouvement des gilets jaunes semble exagérée, l’auteur le considérant comme une insurrection comparable à la Révolution française de 1789 et à l’émeute ouvrière de juin 1848. Le mouvement serait beaucoup plus porteur que Mai 1968, traduisant une contestation de la démocratie représentative. Même si le mouvement n’a pas réuni des foules considérables, il a en effet été très populaire parmi les Français et le demeure en partie. Est-il pour autant un « événement politique central dans le cours de la Ve République » (p. 38) ?

Ce mouvement spontané traduit une « lutte des classes inconsciente », ne s’appuyant pas sur une idéologie politique constituée, mais exprimant un besoin de reconnaissance et une critique radicale de la politique libérale mondialisatrice. De ce fait, le président Emmanuel Macron, qui incarne cette remise en cause de l’État social, est très fortement contesté. Les rassemblements sur les ronds-points ont recréé du lien social et des solidarités entre personnes démunies, se mobilisant pour souhaiter une démocratie directe et pas seulement représentative. Dans les urnes, les gilets jaunes avaient souvent opté, au premier tour présidentiel de 2017, pour Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon, donc pour les options politiques radicales, populistes et hostiles aux partis politiques de gouvernement. Ils sont aussi assez hostiles aux immigrés.

Le mouvement des gilets jaunes ne s’expliquerait pas d’abord par les difficultés économiques de catégories sociales ou de territoires marginalisés car celles-ci ne sont pas nouvelles. La force du mouvement proviendrait de la perte de confiance dans les institutions et le personnel politique. Celle-ci aurait baissé depuis 1974, dit l’auteur, sans démontrer cette origine. La responsabilité en incomberait au président Giscard d’Estaing qui aurait rompu avec le gaullisme étatique et technocrate au profit d’un modèle libéral.

L’auteur explique que la confiance envers l’Assemblée nationale a décliné de 2009 à 2018, particulièrement au bas de l’échelle sociale, chez les personnes à faible bagage scolaire et chez celles défendant des valeurs de repli sur l’Hexagone. Au contraire, plus on a le sentiment de pouvoir choisir sa vie, plus on est confiant. Ce sentiment d’autonomie se serait dégradé, entraînant la perte de confiance politique et la sympathie pour le mouvement des gilets jaunes. Ce qui recoupe des éléments du vote présidentiel de 2017 : l’électorat d’Emmanuel Macron est un électorat de personnes confiantes dans les institutions et ayant le sentiment d’être autonomes, alors que l’électorat lepéniste et les abstentionnistes sont beaucoup plus critiques à l’égard de la classe politique et se sentent dépossédés de la liberté de choisir leur vie [1]. Il y aurait comme un nouveau clivage politique majeur, opposant les individus autonomes aux dépendants, autrement dit entre les acteurs et les agis. Les premiers auraient le sentiment de leur réussite quand les seconds seraient beaucoup plus pessimistes sur leur sort. Ce qui rejoint l’opposition entre gagnants et perdants de la mondialisation [2]. La confiance politique est beaucoup plus élevée chez ceux qui pensent que la situation économique s’améliore, alors qu’elle est faible pour ceux qui ressentent surtout la progression des inégalités et l’abandon des classes populaires. Enfin, la confiance politique a une dimension géographique. L’élu national ou européen est très lointain, ce qui génère la défiance, alors que l’élu local demeure apprécié parce qu’il est connu et « à portée d’engueulade » (p. 82), écrit Luc Rouban dans une formule bienvenue.

Dans les explications de la baisse de confiance à l’égard des institutions, l’auteur oublie l’évolution des valeurs sur le long terme : c’est parce qu’ils sont plus informés et plus critiques que les citoyens — pas seulement français — sont aussi moins confiants, c’est-à-dire moins conformistes et plus exigeants à l’égard des élus. La perte de confiance dans les institutions ne doit donc pas être considérée de façon seulement négative.

Le mouvement des gilets jaunes, exprimant une condamnation de la classe politique et donc une remise en cause de la démocratie représentative, a revendiqué la mise en œuvre de formes de démocratie directe, notamment le recours au référendum d’initiative populaire. Le salarié pourrait désormais intervenir sans médiation syndicale ou partisane.

L’auteur présente en fin d’ouvrage une analyse des contributions au grand débat national, auquel environ 1,2 million de personnes auraient participé. On y observe, comme dans le mouvement des gilets jaunes, une critique très fréquente des élus, accusés d’être égoïstes et inutiles, puisqu’ils n’entendent pas les vrais problèmes. Mais les contributeurs exprimeraient une conception très instrumentale de la démocratie où chaque groupe veut être pris en compte, en avoir « pour son effort et son argent » alors que la vraie démocratie doit être « un espace de construction de l’intérêt général » (p. 131). Le citoyen serait beaucoup plus consumériste, voulant toujours plus d’avantages pour lui et son groupe social, ce qui nourrirait un « délitement du lien démocratique » (p. 97) et un risque d’« anomie de la contestation » (p. 120). Alors qu’autrefois le citoyen aurait été beaucoup plus vertueux, conscient de l’intérêt général à défendre. L’auteur semble tomber dans le tropisme fréquent de la nostalgie de l’âge d’or passé. On peut au contraire par exemple démontrer que l’altruisme a plutôt tendance à augmenter depuis 10 ans [3].

La majorité des réponses du grand débat n’est pas contre la démocratie représentative et n’est pas favorable à une utilisation généralisée du référendum d’initiative citoyenne ; elle souhaite simplement que les citoyens participent davantage aux décisions et que le contrôle des élus soit plus étroit. Se dégage pourtant des réponses un fort « néopopulisme » — comme dans le mouvement des gilets jaunes —, à travers une demande d’autorité pour mettre fin au laxisme à l’égard des incivilités et de l’immigration irrégulière. Ce courant néopopuliste serait critique à l’égard de la science, défendant le bon sens des populations. Selon l’auteur, il faudrait donc diffuser la culture scientifique dès l’école pour éviter les utopies simplistes néopopulistes. Il faudrait aussi refonder la démocratie représentative, avec une vraie décentralisation et un personnel politique plus moral.

Au total, un livre plutôt composite où alternent des résultats minutieux d’enquêtes quantitatives et des interprétations générales, plus ou moins convaincantes.



[1]Bréchon Pierre, « L’électorat Macron : un précipité composite à l’avenir incertain », in Bernard Dolez, Julien Fretel et Rémi Lefebvre (sous la dir. de), L’Entreprise Macron, Grenoble : Presses universitaires de Grenoble (Libres cours), 2019.

[2]Kriesi Hanspeter et alii, West European Politics in the Age of Globalization, Cambridge : Cambridge University Press, 2008.

[3]Bréchon Pierre, Gonthier Frédéric, Astor Sandrine (sous la dir. de), La France des valeurs. Quarante ans d’évolutions, Grenoble : Presses universitaires de Grenoble (Libres cours), 2019 ; Bréchon Pierre, « Les valeurs des Français en tendances. Plus de liberté pour soi, plus d’exigences dans la sphère collective », Futuribles, n° 431, juillet-août 2019, p. 55-71.

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