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Institutions - Société, modes de vie

La France des valeurs. Quarante ans d’évolutions

La France des valeurs. Quarante ans d’évolutions
BRÉCHON Pierre , ASTOR Sandrine and GONTHIER Frédéric , « La France des valeurs. Quarante ans d’évolutions », Presses universitaires de Grenoble, 2019.

Ce livre sur l’évolution des valeurs des Français n’est pas un roman. Mais pour tous ceux qui s’intéressent à la dynamique du changement social, au-delà de ses manifestations mesurables à l’aune des statistiques de l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques), c’est une mine d’informations très précieuses tirées des cinq vagues d’enquêtes menées sur les valeurs, conduites en 1981, 1990, 1999, 2008 et 2017-2018 dans le cadre du programme d’enquêtes internationales sur les valeurs des Européens (European Values Study, EVS). La revue Futuribles a très régulièrement rendu compte de ces enquêtes au travers de numéros spéciaux et d’articles [1]. Celles-ci visent en effet à appréhender quelles sont « les croyances profondes que, en l’occurrence les Français, mobilisent pour agir et justifier leurs actions » et, comme ces enquêtes (bien entendu menées auprès d’échantillons représentatifs de la population) ont la vertu d’avoir été conduites de manière relativement identique depuis 40 ans, elles ont l’immense avantage de nous permettre de saisir quelles sont les tendances d’évolution à long terme, les permanences et les changements intervenus.

L’ouvrage est composé d’une cinquantaine de notices qui fournissent chacune les données essentielles des enquêtes, assorties de notices relativement courtes rédigées pour l’essentiel par des sociologues et politologues qui expliquent les tendances, leur poursuite ou leur inflexion telles qu’elles ont pu être observées. Celles-ci sont au demeurant regroupées en huit parties qui, bien que plus ou moins liées, concernent les différents aspects de la vie sociale : les questions d’appartenance sociale et d’identités individuelles, les formes du lien social, la morale individuelle et les normes collectives, en passant par les transformations des modèles familiaux, la valeur travail, le rôle des croyances et des pratiques religieuses, les rapports qu’entretiennent les Français avec la politique, ainsi d’ailleurs que leurs attentes et déceptions vis-à-vis des politiques publiques.

S’il est exclu de prétendre résumer ici les principaux enseignements de ces enquêtes, j’en retiendrai quelques-uns qui, fort utilement, remettent en cause certaines idées largement répandues. Ainsi par exemple du degré de confiance réputée très faible entre les Français, qui s’avère logiquement plus élevé vis-à-vis de leurs proches parents et des personnes qu’ils connaissent, mais n’est pas si nul au regard des personnes d’autres nationalités et religions ; ainsi du degré de tolérance certes inégal en fonction du comportement des autres, du sentiment de fraternité et d’altruisme et, finalement donc d’une société qui n’est pas aussi disloquée qu’on l’affirme parfois, au sein de laquelle les liens sociaux restent solides. Identiquement, et contrairement là aussi à l’idée selon laquelle les Français ne seraient jamais satisfaits, on observe que la plupart d’entre eux, tout en considérant que la société va mal, se déclarent eux-mêmes heureux.

Ils revendiquent sans cesse une liberté plus grande quant à leur comportement individuel — cette caractéristique est patente lorsqu’on observe l’évolution des structures familiales, ainsi que les attentes personnelles vis-à-vis du travail et leur comportement citoyen, plus choisi que prescrit. Mais ils restent attachés au respect d’un certain ordre dans l’espace collectif, au sein duquel la demande d’autorité se renforce. Ils accordent cependant de moins en moins de crédit aux responsables politiques et se révèlent très réservés quant aux politiques pouvant être adoptées face aux grands enjeux collectifs.

Les clivages les plus frappants sont généralement liés aux effets d’âge et de génération, aux niveaux d’éducation et, affirment les auteurs, au positionnement politique sur l’axe gauche-droite quoique, au-delà des extrêmes, à mesure que les Français se rapprochent du centre, leurs différences s’estompent. Il est impossible en quelques lignes de rendre compte de la richesse de ces enquêtes et des enseignements qui peuvent en être tirés. Le livre comporte beaucoup de données et d’explications souvent très pertinentes. Il constitue en conséquence un outil de travail très utile pour essayer de comprendre les ressorts profonds des comportements sociaux.

En mettant finalement l’accent davantage sur la persistance de certaines tendances plus que sur des inflexions majeures, il donne à penser que, au-delà de la diversité croissante des croyances et des comportements individuels, la société dans son ensemble résiste bien aux aléas économiques, politiques et sociaux, notamment à la crise de 2008 qui ne semble pas avoir entraîné de changements radicaux ni avoir enrayé la montée des valeurs postmatérialistes. En définitive et à l’encontre d’un discours alarmiste sur la crise des valeurs, l’individualisme, la dislocation de la société, la xénophobie et l’essor du populisme, les auteurs décrivent une société plutôt sereine et apaisée, composée d’une majorité d’individus avides de liberté individuelle, mais soucieux de voir l’ordre public préservé.

On ne peut que recommander cet ouvrage aux personnes qui, aujourd’hui, après une période de plus de six semaines de grève en France, ont le sentiment que « tout fout le camp ». Néanmoins, il est évident que la défiance des Français vis-à-vis de réformes imposées sans consultation suffisante ni explication adaptée ne peut que s’accroître, et les mouvements protestataires se développer. Ce livre est riche de données et d’analyses qu’il convient de méditer avant tout jugement excessif sur une société qui serait en pleine déliquescence et dont les sondages d’opinion publique donnent une image souvent plus inquiétante et fluctuante.



[1] Sur l’évolution des valeurs des Européens, voir les numéros spéciaux de Futuribles, n° 200, juillet-août 1995 ; n° 277, juillet-août 2002 ; n° 395, juillet-août 2013 ; et, plus récemment : Bréchon Pierre, « Les valeurs des Français en tendances. Plus de liberté pour soi, plus d’exigences dans la sphère collective », Futuribles, n° 431, juillet-août 2019, p. 55-71.

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