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La Fabrique du crétin digital. Les dangers des écrans pour nos enfants

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La Fabrique du crétin digital. Les dangers des écrans pour nos enfants
DESMURGET Michel , « La Fabrique du crétin digital. Les dangers des écrans pour nos enfants », Seuil, 2019.

Après TV lobotomie [1], ouvrage dans lequel il prenait vigoureusement à partie des défenseurs du petit écran et leur déni quant à son emprise et ses effets dévastateurs sur l’intelligence humaine, après L’Anti-régime [2] puis L’Anti-régime au quotidien [3] dans lesquels il dénonçait l’aberration physiologique des régimes restrictifs, Michel Desmurget est de retour et nous invite à le rejoindre dans le cœur de cible des neurosciences cognitives, son ADN scientifique.

Particulièrement argumenté, illustré par d’abondantes références, son dernier ouvrage, La Fabrique du crétin digital, s’emploie à tenter de démystifier voire démythifier ce qu’il considère comme une « légende urbaine », à savoir celle des bienfaits du numérique sur les performances neurocognitives de la génération mutante des « digital natives » dotés d’un cerveau réputé « transcendé ».

En deux consistantes parties — Homo mediaticus puis Homo numericus — étayées de près de 2 000 renvois bibliographiques et conclues par un épilogue au vitriol (« Parfois les mots ne font qu’accroître la colère : on part exaspéré, on finit ulcéré », s’insurge-t-il), Michel Desmurget construit pas à pas un solide réquisitoire débouchant sur l’énoncé de sept règles essentielles de consommation numérique destinées à « rendre à la vie les heures reprises à l’hégémonie de l’écran ». Recommandations toutefois assez convenues bien que sérieusement argumentées, telles que « pas d’écran avant six ans », « pas d’écran dans la chambre après six ans », etc.

Pour construire son long pamphlet, l’auteur décortique dans la première partie de son travail la confusion savamment entretenue entre « capacité » à virevolter sur la toile, dans les fonctionnalités basiques d’applications de toutes natures — réseaux sociaux, jeux, sites d’information… — et « aptitude » à traiter toutes ces données tout en conservant et exerçant un minimum d’intelligence critique. Après avoir étudié la controverse développée dans de nombreuses publications, à grands renforts de citations d’études qu’il qualifie de « boiteuses », il nous incite à nous interroger sur la faiblesse des usages proactifs du numérique, et donc sur la passivité et la relative dégradation neurologique que le numérique engendre chez une majorité écrasante de soi-disant « ténors du bit » qui, au mieux, « ne savent utiliser que quelques (coûteuses) applications triviales ». D’une certaine façon, sous-entend-il, le devoir du scientifique éclairé est de s’interroger sur la question essentielle de savoir « à qui profite le crime » de cette « propagande ». Il nous encourage, sans les nommer, à exercer notre vigilance sur les intérêts politiques et commerciaux des acteurs de la « numérisation forcenée » de la société numérique. En faisant ressortir les propos quelquefois simplistes de prétendus experts (ou complices) de l’intérêt du numérique, il se risque à s’interroger — si ce n’est sur la probité — en tout état de cause sur l’indépendance de ceux qu’il appelle les « bons petits soldats du numérique ».

Dans sa seconde partie, Michel Desmurget consacre un long développement aux multiples effets sur les apprentissages, l’intelligence et même sur la santé, des usages modérés — et a fortiori excessifs — du numérique. Son propos accorde une part importante à la description des stades par lesquels, dès son plus jeune âge jusqu’à l’âge adulte et à l’instar de l’installation « de ses routines alimentaires, scolaires, sociales ou de lecture », chaque digital native est menacé : imprégnation dès l’enfance, amplification à la préadolescence et submersion à l’adolescence. Que ce soit dans le milieu familial, à l’école ou ailleurs, il alerte sur les effets « d’heures anéanties qui ne se rattraperont plus une fois refermées les grandes périodes de plasticité cérébrale propres à l’enfance et à l’adolescence ».

La suite de son propos traite de façon très détaillée de l’impact négatif de la frénésie d’écrans sur la réussite scolaire, le développement de l’intelligence et la santé. S’agissant de la réussite scolaire et se référant à une littérature scientifique fournie, il établit une corrélation délétère entre investissement dans les technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement (TICE), temps d’accès à un ordinateur en classe et altération de la performance scolaire. Postulant que le discours et la doxa officielle des bienfaits du numérique sur les apprentissages n’est en fait qu’une façon détournée de tenter de « résorber l’ampleur des dépenses éducatives », il se laisse aller, sur un ton exempt de toute concession, à rappeler en quoi tout apprentissage nécessite autre chose qu’une transmission d’information. Il rappelle à ce moment les termes d’une lettre d’Albert Camus à son instituteur Louis Germain : « Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais […] rien de tout cela [NDA : prix Nobel de littérature] ne serait arrivé […]. » S’agissant du développement de l’intelligence, il dénombre les trois piliers « sapés » par les écrans : les interactions humaines, le langage et la concentration. S’agissant de la santé enfin, il parle d’une « agression silencieuse » altérant le sommeil, provoquant une forme de sédentarisation excessive du corps et subissant des contenus numériques susceptibles d’induire des effets psychologiques imprévisibles sur la mémoire, les comportements addictifs et l’adhésion à des normes sociales implicites ou explicites, soit mal maîtrisables, soit — mais c’est à inscrire au registre d’une considération plus politique — au contraire parfaitement contrôlées.

Alors que penser de cette prolifique diatribe ? Certes, une littérature scientifique moins béate nous conduit à la prudence tant, au moment des premiers apprentissages comme plus tard, une exposition irraisonnée aux écrans peut dégrader les processus intellectuels, relationnels, attentionnels et altérer gravement le sommeil. Cela étant, ne peut-il pas en exister des usages positifs — dès lors qu’ils sont contrôlés — sans dégradation de l’intelligence ? Et en tout état de cause, toutes ces alertes, aussi justifiables soient-elles, peuvent-elles être entendues ? La massification numérique de la planète ne permet pas de donner à elle seule une explication rationnelle de ce qui fait son emprise. La psychologie humaine, sa conscience ne se résument pas à la prise en compte de son fonctionnement neurologique. Malgré son abondante documentation, la thèse de Michel Desmurget sur les raisons de cette emprise est déséquilibrée : elle s’apparente davantage à une instruction à charge plutôt qu’à une approche équilibrée, voire dialectique. Ce qui nuit à l’impact de son propos pourtant si bien documenté. On aurait pu attendre de sa part un ton moins polémique, qui aurait eu la vertu de nous permettre de forger notre propre opinion, certainement très proche, in fine, de la sienne.

Nous ressortons de cette lecture avec un sentiment de malaise, comme si on avait voulu nous forcer la main jusqu’à nous imposer une ligne de pensée. Mais peut-être est-il devenu salutaire d’aborder de cette façon, sans concessions, ce qui peut un jour nous faire perdre toute lucidité sur le monde qui nous entoure, et nous conduire inexorablement à entrer dans un univers où l’intelligence artificielle aura eu raison de son plus cher ennemi, l’intelligence humaine !



[1]TV lobotomie. La vérité scientifique sur les effets de la télévision, Paris : Max Milo éditions, 2011 (analysé in Futuribles, n° 386, juin 2012, p. 99-101 [NDLR]).

[2]L’Anti-régime. Maigrir pour de bon, Paris : Belin 2015.

[3]L’Anti-régime au quotidien. Comment maigrir durablement ? En trompant son cerveau !, Paris : Belin 2016

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