Livre

Santé - Société, modes de vie

La Catastrophe ou la vie. Pensées par temps de pandémie

Par

La Catastrophe ou la vie. Pensées par temps de pandémie
DUPUY Jean-Pierre , « La Catastrophe ou la vie. Pensées par temps de pandémie », Seuil, 2021.

Le philosophe Jean-Pierre Dupuy, qui est l’auteur d’un ouvrage bien connu, Pour un catastrophisme éclairé [1], nous livre ici, sous forme d’un journal en 13 chapitres, les réflexions que lui ont inspiré, en 2020, les commentaires d’un certain nombre d’intellectuels, en particulier des collègues philosophes, à propos de la pandémie de Covid-19.

Celle-ci, souligne l’auteur dans son premier chapitre, nous a confrontés à la mort, et face à ce « trou noir », nous avons été incités à des réflexions sur la vie. Malheureusement, elle a suscité ce qu’il appelle un « covido-scepticisme », un discours tenu par un certain nombre d’intellectuels contestant non pas sa réalité mais, compte tenu de sa relativement « faible » létalité, le bien-fondé des mesures prises pour la contrôler. Ceci le conduit à dénoncer le « virus du sophisme » car, remarque-t-il, la létalité du virus (le ratio entre le nombre de morts et les cas d’infection) dépend de l’état d’avancement de l’épidémie dont la contagiosité est forte, avec un nombre de contaminations élevé au début de la maladie. Le nombre important de victimes, la majorité étant âgée, ne permettait pas d’affirmer, comme André Comte-Sponville, que le virus « restait individuellement assez peu dangereux » et que cette épidémie n’était pas « la fin du monde ». Le coût des mesures prises par le gouvernement pour juguler l’épidémie était jugé excessif par les covido-sceptiques, et a soulevé un débat sur la valeur de la vie et la solidarité entre générations.

Jean-Pierre Dupuy conteste la position de ceux qui ont dénoncé la « sacralisation de la vie » que traduisaient, selon eux, les mesures sanitaires. Il reproche ainsi au philosophe italien Giorgio Agamben d’avoir posé la question : « Comment se peut-il qu’un pays tout entier se soit effondré, politiquement et moralement, sans s’en apercevoir, devant une simple maladie ? », une maladie que le président du Brésil, Jair Bolsonaro, comparait à une « grippette ». D’autres intellectuels en prennent aussi pour leur grade, notamment ceux faisant la distinction entre la « vie nue », ou brute, c’est-à-dire biologique, et l’authentique vie humaine avec sa richesse, et qui affirment que la crise sanitaire a conduit beaucoup de gouvernements à protéger à tout prix la « vie nue » ; selon Olivier Rey, « les citoyens ont abdiqué leur liberté d’aller et venir au nom d’arguments sanitaires ». Des propos que Jean-Pierre Dupuy estime dangereux car ils incitent au non-respect des règles sanitaires, en opposant, faussement, la vie « biologique » et le « monde » qu’il aurait fallu préserver en priorité, alors que, souligne-t-il, la vie conditionne son existence même. Il remarque que la pensée d’Ivan Illich est parfois évoquée, à tort, car il critiquait, certes, les excès du « biopouvoir », mais défendait la vie sans l’idolâtrer.

Il existe plusieurs variétés du virus du sophisme, comme du coronavirus, et l’auteur rappelle que le « bug de l’an 2000 » (la crainte d’un dérèglement des systèmes informatiques) a été une véritable épidémie. Il n’a pas eu lieu au prix d’une reprogrammation complète des systèmes (seuls figuraient les deux derniers chiffres de l’année d’une date du millénaire et l’on craignait de se retrouver en 1900 lors du passage à l’an 2000…), et de bons esprits ont déploré que des centaines de milliards de dollars US avaient été dépensés en vain, dans le monde, pour éviter une apocalypse qui ne s’était pas réalisée. Aujourd’hui, de nombreux covido-sceptiques reprennent implicitement le sophisme du bug de l’an 2000 pour contester la gestion de la crise sanitaire : ne prend-on pas des mesures trop coûteuses pour limiter une pandémie dont on mesure mal l’incidence ? L’auteur relève que le pouvoir politique a été imprévoyant en détruisant un stock de masques qui aurait été utile lors de l’épidémie, puis a affirmé qu’ils n’avaient pas d’utilité, un mensonge qui a semé la confusion dans l’opinion publique.

Le « tri » des malades, lorsque les hôpitaux font face à une pénurie de respirateurs pour les soigner, est une mesure « indécente » selon Jean-Pierre Dupuy, car elle conduit à comparer la valeur de vies humaines, notamment avec des critères économiques, et avec la philosophe Monique Canto-Sperber, il la considère comme une « aberration morale ». Il reconnaît que le choix n’est pas facile et il évoque la situation à laquelle a été confronté un hôpital de New York, privé d’électricité lors de l’ouragan Sandy, en 2012 : tous les soignants ont alors improvisé pour sauver le maximum de malades. Il souligne que le concept de vie biologique, ou nue, trop répandue pour avoir une valeur, mis en avant par les covido-sceptiques, n’est pas pertinent. Fixer un prix à la vie n’a pas de sens car on ne peut pas prendre en compte la complexité et la richesse d’une vie humaine. La convergence supposée des nanotechnologies, des biotechnologies, des technologies de l’information et des sciences cognitives (NBIC) ne permet pas d’affirmer que l’on va pouvoir synthétiser une vie artificielle et donc banalisée ; affirmer que les autorités de santé ont voulu idolâtrer la vie, dont on ne comprend pas la nature, n’a pas grand sens et « revient à tirer sur un corbillard ». Le confinement a conduit l’auteur à une réflexion sur la vie et à reconsidérer sa conception de la mort : un saut dans l’abîme, au-delà de la vie qui est l’imperfection même.

Quatre mois après le début de l’épidémie, en septembre 2020, Jean-Pierre Dupuy se désole de la persistance du covido-scepticisme et des idées fausses qu’il véhicule et, paraphrasant Ludwig Wittgenstein, il conclut : « ce dont on ne sait parler, il vaut mieux le taire ». Il a été interrogé sur la façon dont le concept de « catastrophisme éclairé », dont il est l’auteur, permet de comprendre l’émergence de la pandémie de Covid-19. Remarquant que nous ne sommes pas dans une catastrophe annoncée puisque nous y sommes plongés, son concept n’est donc pas pertinent mais montre que nous n’avons pas su convertir en croyance le savoir que nous avions d’une possible catastrophe. Cela le conduit à renouveler ses critiques des « collapsologues » (et des optimistes béats) qui réfutent un catastrophisme qui ne saurait être « éclairé » car, selon eux, l’apocalypse étant certaine, les efforts pour l’éviter sont vains. Ce catastrophisme peut s’appliquer à un risque de pandémie future, il consiste à emprunter un chemin de crête en combinant deux démarches : annoncer un avenir avec une catastrophe, elle fait office de dissuasion, et sa non-occurrence pour préserver l’espoir.

L’auteur conclut qu’il n’est pas certain que le pire ait été évité. Son livre est une analyse opportune et sévère des réactions qu’a suscitées l’épidémie à propos des mesures prises par les pouvoirs publics pour la maîtriser. Il souligne que le coronavirus était un « virus moral » car il nous enjoignait de penser aux autres pour sauver des vies. Il considère que les réactions des intellectuels sceptiques ont contribué à déstabiliser l’opinion et que, collectivement, nous n’avons pas été à la hauteur de notre passé. Le lecteur ne trouvera pas, dans ce livre, des réflexions sur « le monde d’après », mais celui-ci l’aidera à mieux comprendre les questions éthiques qu’a posées une épidémie qui a été une catastrophe.

Read related content

Recherche

Faire une recherche thématique dans la base bibliographique