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Intelligence artificielle. La nouvelle barbarie

Intelligence artificielle. La nouvelle barbarie
DAVID Marie and SAUVIAT Cédric , « Intelligence artificielle. La nouvelle barbarie », Éditions du Rocher, 2019.

Le titre interpelle par sa crudité, car la barbarie renvoie à la violence et à l’inhumanité. Le propos contenu le confirme, car les auteurs nous livrent ici une radiographie sans concessions des menaces que l’intelligence artificielle et le cortège des technologies qui la servent font peser sur nos sociétés. Parce qu’avec l’intelligence artificielle (IA), c’est l’ensemble des mécanismes et des équilibres économiques, sociaux et démocratiques, patiemment construits au fil du temps, qui vacillent. Au-delà, c’est notre relation au monde et finalement notre conscience de ce qui nous fait humains qui est en jeu.

L’ouvrage s’ouvre sur le récit de la genèse de l’IA au terme d’un parcours de près de six décennies, et par une description de son irruption dans nos vies quotidiennes. Il dit aussi l’état des choses aujourd’hui et ce que l’on peut en attendre dans un futur proche, avec un avertissement : le tout-informationnel est d’une autre nature que le tout-mesurable de la vision galiléenne, car l’information possède une capacité d’action sur le monde via le code.

À partir de là, le réquisitoire s’ouvre par la dénonciation de la grande hypocrisie des promoteurs de l’IA. Et c’est un fait, il y a loin des promesses initiales aux réalités actuelles. En matière économique, l’accès généralisé à l’information, gage de la transparence chère à l’économie de marché, a conduit à la constitution de positions monopolistiques et à l’économie de plate-forme. La création de richesses que devaient connaître les entreprises, grâce aux gains de productivité attendus, est largement confisquée par les acteurs du pur numérique, gagnants à la fois sur la monétisation de leur savoir-faire et sur leurs capacités d’hébergement. Enfin, l’économie du partage qui transforme le monde du travail, mène à la multiplication des « petits boulots » et à la remise en cause du droit du travail.

Que dire encore de la religion du progrès qui s’impose à tous ? Les vertus de l’IA ont force de vérité révélée, impossible à critiquer sans paraître rétrograde ou aveugle. Et son corollaire, l’idolâtrie de la « disruption » comme moteur de progrès, signifie la remise en cause des structures économiques et réglementaires existantes ; la notation par les likes remplace la protection du consommateur, et les algorithmes jugent et punissent les contrevenants aux règles qu’ils ont édictées, menaçant d’obsolescence les piliers de nos sociétés libérales.

La critique de cette marche du monde que nous subissons se poursuit avec d’autres constats, comme la dépossession de nous-mêmes, désormais privés de l’expérience du monde par de multiples médiations technologiques, fascinés par des écrans qui se disputent notre temps d’attention. Nous voilà de simples spectateurs distraits par les mécanismes addictifs de nos écrans et obsédés par le prédictif, comme si celui-ci nous mettait à l’abri du tragique, pourtant consubstantiel à la vie. En bref, c’est un refus de la condition humaine qui ouvre la voie au transhumanisme.

Nous voilà face à la question fondamentale : pouvons-nous coexister avec cette rationalité qui nous est étrangère, et organiser une complémentarité entre l’homme et son intelligence, et les machines et leur intelligence artificielle ? Les auteurs sont formels et considèrent que cette hypothèse est irréaliste. La rationalité des machines nous échappe car, dans de nombreux cas, ceux-là mêmes qui ont conçu les algorithmes sont incapables d’expliquer comment ceux-ci prennent des décisions. Les algorithmes incarnent non la raison d’une personne en particulier, mais la Raison scientifique elle-même, et leurs décisions ont l’apparence de règles. Or, le point faible de nos sociétés libérales, dans ce contexte, réside dans notre attachement aux règles, car elles ont été jusqu’ici la garantie de notre liberté face aux dérives d’un pouvoir individuel discrétionnaire. Mais cette protection cesse au moment même où ces règles émanent d’entreprises gigantesques qui régentent nos existences, comme le feraient des gouvernements. Simplement, celles-ci n’ont aucune légitimité à le faire et, de surcroît, des décisions inexplicables ne peuvent trouver un assentiment rationnel de la part des intéressés.

Sans surprise, la dernière partie de l’ouvrage est consacrée à l’éthique, domaine de réflexion privilégié par ceux et celles qui ont pris conscience des menaces que l’intelligence artificielle faisait peser sur nos sociétés. Et là encore, les auteurs prennent leurs distances vis-à-vis de la pensée majoritaire. Ainsi, à propos de l’éthique humaniste à laquelle il est fréquent de se référer concernant l’IA, ils soulignent là aussi l’incompatibilité des démarches. Les tenants de l’humanisme reconnaîtront comme sacrée la vocation de chaque être humain à l’accomplissement de soi, mais en cherchant les moyens de frustrer l’être humain de l’exercice de ses facultés physiques et cognitives, l’intelligence artificielle ne le prive-t-elle pas de la possibilité de s’accomplir ?

Sans doute, n’est-ce pas le premier ouvrage critique sur l’IA et le numérique, mais il faut reconnaître que c’est l’un des plus complets et surtout des plus aboutis par la qualité d’une réflexion qui mobilise les différents domaines de la connaissance humaine, dans un langage accessible à tous. Cet essai, dérangeant à plus d’un titre, remplit pleinement le propos de ses auteurs : « éclaircir les termes et les enjeux d’une question destinée à bousculer chacun d’entre nous, à brève échéance ». Il constitue un apport essentiel dans un débat que nous ne pourrons pas éluder.

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