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Inégalités mondiales. Le destin des classes moyennes, les ultra-riches et l’égalité des chances

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Inégalités mondiales. Le destin des classes moyennes, les ultra-riches et l’égalité des chances
MILANOVIC Branko , « Inégalités mondiales. Le destin des classes moyennes, les ultra-riches et l’égalité des chances », La Découverte, 2019.

Passé par la Banque mondiale, virtuose des bases de données internationales, Branko Milanovic regarde le monde comme un tout. Il sait traiter autant des inégalités au sein des pays (qui intéressent Marx) que des inégalités entre les pays (qui intéressent Frantz Fanon).

Son ouvrage sur les inégalités mondiales, initialement publié en 2016 aux États-Unis, a fait grand bruit. Il est heureux de pouvoir disposer de sa traduction française. L’auteur y analyse notamment la redistribution du revenu mondial opérée sur une vingtaine d’années, entre la chute du mur de Berlin et la crise de 2008. Une courbe issue de ce travail est déjà passée à la postérité, la courbe dite de l’éléphant, parce que sa forme, décrivant la croissance du revenu moyen de chaque fractile des revenus mondiaux (des 5 % les plus pauvres au 1 % le plus riche), évoque celle d’un éléphant relevant sa trompe.

Cette représentation stylisée, dont nombre d’images sont aisées à trouver sur Internet, montre la croissance du revenu moyen (en ordonnées) des différents fractiles de la distribution mondiale des revenus entre 1988 et 2008 (en abscisses) dans 120 pays. La démarche montre l’extension de la classe moyenne mondiale, mais aussi l’attrition des classes moyennes occidentales. Elle souligne également l’importance de l’augmentation des revenus parmi les plus riches (le célèbre 1 %). Un premier groupe de perdants, sur toute cette période, rassemble les 5 % les plus pauvres (toujours à l’échelle du monde), qui n’ont pas réduit leur handicap relatif puisque, même si leur revenu s’est accru, il l’a fait moins vite que le revenu global moyen.

Branko Milanovic met aussi l’accent sur un deuxième groupe de perdants très différent : celui des revenus situés entre le 80e et le 95e percentile — des revenus donc plutôt élevés à l’échelle mondiale (mais pas forcément à l’échelle des pays riches) — qui ont également progressé moins vite que le revenu global ; ils se sont relativement appauvris. Ce sont les classes moyennes des pays riches. Le sous-titre de l’édition française rend bien compte de ces tendances : « Le destin des classes moyennes, les ultra-riches et l’égalité des chances ». Mais le sous-titre de la version originale était plus proche du projet intellectuel de l’auteur : « Une nouvelle approche à l’époque de la mondialisation ».

Sa première leçon, bien avant la production de la courbe de l’éléphant, tient dans le reflux récent des inégalités mondiales. Constat : depuis le début du millénaire, tandis que les inégalités nationales augmentent, tirées par les très hauts revenus, les inégalités internationales ont tendance à diminuer. Branko Milanovic rappelle qu’avec la mondialisation, ce ne sont pas uniquement les plus riches, mais aussi les plus pauvres (en dehors du monde riche) qui s’enrichissent. Sa radiographie du « 1 % mondial », qui perçoit 29 % des revenus mondiaux et possède 46 % de la richesse globale, est percutante : 12 % des Américains s’y trouvent, 5 % des Britanniques et 3 % des Français.

Il se penche aussi sur les 1 500 milliardaires dans le monde qui, avec leur famille, représentent 1 % de 1 % de 1 % de la population mondiale. Mais l’auteur va bien au-delà des tableaux. Respectueusement et utilement critique à l’égard d’un John Rawls ou d’un Thomas Piketty (qui expliquerait un siècle mais pas l’histoire longue, mais qui accepte de faire la préface de l’édition française), il avance l’idée de vagues ou de cycles de Kuznets. On parle, selon le nom du prix Nobel d’économie Simon Kuznets, de « courbe de Kuznets » afin de désigner l’augmentation puis la réduction des inégalités en fonction du niveau de développement. Branko Milanovic decèle plutôt, sur plus longue période, des cycles. Les vagues d’inégalité, avec leurs flux et reflux, sont fonction de forces bénignes (protection sociale, éducation) et malignes (crises, guerres), généralement conséquences de hautes inégalités. Fin connaisseur des sources et travaux les plus sérieux, l’auteur ramène le lecteur jusqu’à la Renaissance, et même jusqu’à l’Empire romain qui a connu à la fois appauvrissement et réduction des inégalités. Aujourd’hui, la prospérité de classes moyennes émergentes contraste avec l’effritement des classes moyennes occidentales qui ont bénéficié d’environ un siècle de croissance économique et de réduction des inégalités.

Point crucial du propos : la situation des individus dépend très largement de l’endroit où ils sont nés. Branko Milanovic baptise cet avantage « prime » ou « pénalité » de citoyenneté. Les deux tiers de la variation du revenu individuel s’expliquent, dans le monde, par une variable : le pays de naissance. En étant né aux États-Unis plutôt qu’au Congo, un individu multiplie ses revenus par presque 100. Les inégalités de classe (entre riches et pauvres d’un pays) sont ainsi devenues moins déterminantes, avec les différentiels d’industrialisation, que les inégalités de place (les pays dans lesquels les gens sont nés). Même s’il est possible qu’avec le rapprochement des niveaux de vie moyens, les inégalités de classe puissent reprendre de l’importance.

En tout état de cause, parmi les outils qui lui semblent propices à la réduction des inégalités globales, l’auteur se dit favorable à liberté de circulation. Il estime que faciliter l’immigration au sein des pays riches est la voie, dont il sait qu’elle ne sera pas facile, la plus efficace. Assez cosmopolite dans sa position, Branko Milanovic veut redéfinir la citoyenneté. Économiste et statisticien, il invite d’abord à revenir sur ce qu’il baptise le « nationalisme méthodologique » afin de ne plus faire des pays les unités d’observation, mais de prendre vraiment le monde en considération. Cette entrée, résolument mondiale plutôt que nationale, permet de souligner une certaine déconnexion entre politiques nationales et tendances économiques mondiales. En s’inquiétant de l’insoutenabilité des niveaux d’inégalité dans les pays riches : on y trouve du populisme (en Europe), de la ploutocratie (aux États-Unis), et un risque grandissant de séparatisme social, avec une polarisation qui résulte de l’automatisation et de la mondialisation.

Ce livre à écriture attrayante et démonstrations élégantes méritait assurément sa traduction française. Données, analyses et thèses de Branko Milanovic, que l’on peut retrouver et actualiser à partir d’un blog de haute tenue (http://glineq.blogspot.fr/), ont l’intérêt d’apporter à la fois du solide et du nouveau ; montrant certains succès du passé, en s’inquiétant aussi de certains dangers à venir, même si l’auteur dit prendre garde à la tentation de la divination.