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Institutions - Société, modes de vie

Identity: The Demand for Dignity and the Politics of Resentment

Par

Identity: The Demand for Dignity and the Politics of Resentment
FUKUYAMA Francis , « Identity: The Demand for Dignity and the Politics of Resentment », Farrar, Straus and Giroux, 2018.

Francis Fukuyama, chercheur américain en sciences politiques, très connu pour ses thèses sur la fin de l’Histoire, propose dans Identity: The Demand for Dignity and the Politics of Resentment, une analyse sociopolitique des rhétoriques identitaires et communautaires qui façonnent, selon lui, les trajectoires de l’Europe et des États-Unis depuis le XIXe siècle. Rédigé en réaction à l’élection de Donald Trump et au Brexit, son ouvrage explique, en effet, comment ces deux événements sont la résultante de l’instrumentalisation par les populistes du fort besoin de reconnaissance qui habite tout être humain (p. 84).

Comme il l’avait avancé dans La Fin de l’Histoire [1], la démocratie libérale et l’économie de marché lui paraissent être les meilleurs modèles pour exalter et satisfaire cette exigence individuelle, notamment parce que ce sont des systèmes qui permettent et valorisent :

— La quête et la valorisation de soi, un projet individuel devenu politique (p. 37).

— L’accession à un certain confort matériel d’une plus large part de la population, condition sine qua non pour avoir le temps de se soucier de droits qui ne s’arrêtent pas seulement au strict minimum. Francis Fukuyama fait ici référence à la fameuse pyramide de Maslow, qui illustre comment, une fois les besoins primaires comblés, les individus peuvent désirer satisfaire des besoins plus immatériels (p. 85).

Toutefois, l’auteur revient sur ses propres théories formulées à la fin des années 1990 et en profite pour répondre à ses détracteurs. Non, il n’avait pas imaginé réellement la fin de l’Histoire, c’est-à-dire la fin des conflits. De fait, ce livre vient illustrer les nouvelles tensions qui émergent alors que certains politiciens (surtout de gauche) se saisissent des questions d’identité pour ne plus avoir à répondre, comme tentait de le faire le marxisme (p. 113), aux graves problématiques d’inégalités économiques croissantes aux États-Unis notamment (p. 77), tandis que d’autres dirigeants (plutôt de droite) instrumentalisent l’enjeu identitaire d’une communauté (la fameuse « politique du ressentiment » [p. 7]) pour servir des intérêts populistes, de moins en moins démocratiques.

Car si l’autonomie individuelle a pris une place centrale au cœur des démocraties européennes et américaines, tout le monde n’a pas une force d’esprit nietzschéenne. Comme l’expose Francis Fukuyama, la plupart des êtres humains, en tant qu’animaux sociaux, souhaitent aussi se conformer aux normes qui les entourent. Or, dans un monde où chacun est en mesure de revendiquer ce qu’il souhaite à l’aune de ses expériences ; où ces dites expériences se multiplient et se diversifient sous l’influence d’une modernisation effrénée ; et où les mouvements de population entraînent des phénomènes de mixité forts, déstructurant les communautés, la plupart des individus ne se réjouissent pas d’avoir la possibilité de choisir ce qu’ils veulent être et sous quelles conditions, mais plutôt se sentent en insécurité, et même aliénés face à la cacophonie ambiante.

C’est bien ce qui permet, toujours selon l’auteur, au nationalisme abusif ou à l’islam extrémiste, de s’épanouir en proposant, à une part au moins de la population, de reformer des socles communs dans ce terreau hétéroclite (p. 56). Ainsi, les politiques identitaires ne sont pas problématiques en soi, c’est la manière dont elles sont utilisées qui l’est, comme en témoignent alors Donald Trump ou le Brexit (p. 115).

Francis Fukuyama propose avec cet ouvrage un travail complet, à la fois historique (p. 140), sociologique, anthropologique et psychologique. Il propose même, en ouverture, une réflexion au prisme de la science-fiction, en rappelant les visions dystopiques de la fragmentation sociale proposées par des auteurs cyberpunks comme William Gibson ou Neal Stephenson [2] (p. 181-182).

On lui reprochera toutefois un certain simplisme dans le déroulé de son analyse, et surtout dans les conclusions et les orientations qu’il en tire pour les dirigeants d’aujourd’hui et de demain. Ses recommandations, en effet, laissent perplexes, tant elles sont vagues et inconsistantes. Il propose ainsi de :

— Mettre fin aux abus qui ont généré les tensions entre identités et lancer de grandes politiques sociales pour diminuer les inégalités économiques, une recommandation proche d’une lapalissade, d’autant plus qu’il ne donne aucune piste concrète pour y parvenir.

— Intégrer les minorités dans une communauté nationale réinventée ou ranimée autour de valeurs partagées, mais il ne spécifie ni comment y arriver ni quelles seraient exactement ces valeurs salvatrices. Il néglige aussi les modèles nationaux totalement fonctionnels et pacifiés, qui promeuvent la diversité plutôt qu’une identité partagée, comme le Canada.

En conclusion, l’ouvrage de Francis Fukuyama est une belle rétrospective de la construction moderne (p. 22) du concept d’identité qui, même si quelque peu lacunaire, permet de retracer l’évolution de cette notion en Europe et aux États-Unis. Il satisfera ceux qui veulent enrichir leurs connaissances théoriques du sujet, sans apporter d’orientations plus pratiques pour résoudre l’ensemble des enjeux soulevés.



[1]Fukuyama Francis, The End of History and the Last Man, New York : Free Press, 1992 (trad. française, La Fin de l’Histoire et le dernier homme, Paris : Flammarion, 1992).

[2]Stephenson Neal, Snow Crash, New York : Bantam Books, 1992 (trad. française : Le Samouraï virtuel, Paris : Robert Laffont, 1996).

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