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Histoires extraordinaires des matières premières

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Histoires extraordinaires des matières premières
GIRAUDO Alessandro , « Histoires extraordinaires des matières premières », éd. François Bourin, 2017.

Alessandro Giraudo est actuellement économiste en chef chez Viel & Cie, société de courtage dans les marchés financiers et de matières premières. Il enseigne la finance et l’histoire économique de la finance à l’Institut supérieur de gestion à Paris. Au travers de 40 chapitres de trois à six pages que l’on pourrait définir comme des « nouvelles », il balaye un vaste panorama de l’histoire des matières premières. Cette balade nous conduit des grands ports européens aux comptoirs lointains, de la préhistoire jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Nous ne sommes pas dans le merveilleux ou le romanesque, comme pourrait le laisser croire le titre, mais dans la réalité de ce qui a façonné l’économie mondiale.

Chaque chapitre constitue un élément indépendant et permet une lecture autonome de ce qui ressemble à un film historique en accéléré. Cet ouvrage ressemble ainsi à un album d’illustrations de cette histoire économique. Il ne faut pas y chercher une analyse ou une vision particulière ni un fil conducteur autre que celui des matières premières.

L’auteur s’attache à décrire les grandes lignes historiques de matières premières, d’origine végétale pour la majorité d’entre elles, comme les épices, l’indigo ou l’opium, mais aussi des matières premières minérales comme l’or, l’obsidienne ou le sel, ou quelques-unes d’origine animale comme la laine ou le parchemin, voire d’origine humaine comme l’urine. Chaque histoire rassemble de nombreuses références géographiques et de datation dont la précision est certes intéressante mais peut parfois alourdir la lecture. Toutefois, la présence d’anecdotes vient éclairer une lecture qui aurait sinon sombré dans une certaine austérité historique.

Le plus ancien commerce de matière première illustré par l’ouvrage concerne l’obsidienne, roche vitreuse volcanique dont l’usage, dès le néolithique, permet de réaliser des outils particulièrement tranchants. Elle servira aussi à fabriquer les premiers miroirs. Cette matière jouera un rôle essentiel dans le monde mésoaméricain.

L’autre extrémité temporelle se situe lors de la Seconde Guerre mondiale et porte sur la lutte entre les Alliés et l’Allemagne pour la possession de deux métaux industriels. Le tungstène, métal essentiel à l’industrie minière, fera l’objet d’un accord de fourniture entre Berlin et Lisbonne, pays producteur, après les difficultés d’approvisionnement depuis la Chine. Le platine, catalyseur essentiel de la chimie lourde, devient inaccessible pour les Allemands car tous les gisements sont dans des régions favorables aux Alliés ; l’Allemagne s’approvisionnera alors dans les coffres des pays occupés.

Cet ensemble d’histoires permet de retrouver les grands traits de ce qui a façonné l’économie mondiale et qui la façonne encore aujourd’hui. On y trouve le développement économique de régions pourvoyeuses, au fil des découvertes, comme les Indes orientales et occidentales pour lesquelles les épices constitueront un tiers du commerce mondial pendant 40 siècles. Ceci n’est pas sans rappeler la domination chinoise actuelle pour 28 matières premières d’origine minérale.

L’auteur évoque aussi la guerre économique récurrente entre deux nations européennes commerçantes, la Hollande et l’Angleterre, au travers de la lutte entre deux compagnies, la VOC (Vereenigde Oost-Indishe Compagnie) néerlandaise et l’EIC (East India Company) anglaise, pour le contrôle de l’indigo ou des diamants au milieu du XIIe siècle ; mais aussi pour la muscade dont le contrôle fut l’objet d’une guerre engagée au début du XVIIe siècle, avec de véritables confrontations armées pour la maîtrise des territoires producteurs. Après trois conflits, la paix est signée en 1664, donnant l’île de Manhattan aux Anglais, dont ils rebaptiseront la ville New York, les Hollandais trouvant préférable de conserver les îles de Banda en Indonésie, centre du commerce de la muscade. Mais la guerre ne s’arrête que neuf mois plus tard du fait des moyens de communication de l’époque !

À d’autres moments, c’est la guerre bloquant les routes commerciales qui ruine les économies et les compagnies. L’ouvrage relate aussi des éléments importants de l’histoire européenne qui ne sont pas sans rappeler des questions sociétales totalement contemporaines, nous invitant à une grande humilité. Il en est ainsi de la grande déforestation européenne entre le XVIe et le XVIIe siècle, car il fallait entre 2 000 et 4 000 arbres pour construire un navire, sans compter les besoins liés aux habitations, au chauffage et à l’industrie. Commence alors la course aux bois tropicaux. S’ajoute aussi la crise de la pomme de terre due au mildiou qui, au milieu du XIXe siècle, conduit à l’immigration de plus d’un million d’Irlandais.

Lorsque l’on parle de commerce, il est forcément question de monnaie et de prix. L’auteur, au cours de ces différents récits, souligne que la soie, le cacao, le sel ou le thé ont constitué, à un moment de l’Histoire, des monnaies. Il y a 20 siècles, le sel valait le prix de l’or ; et au IVe siècle, à Rome, la soie valait aussi le prix de l’or.

Notons enfin qu’Alessandro Giraudo a publié, en novembre 2017, chez le même éditeur, un deuxième volume intitulé Nouvelles Histoires extraordinaires des matières premières.

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