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Histoires de sciences et entreprises. Volume 4, séminaire “Favoriser l’impact de la recherche”

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Histoires de sciences et entreprises. Volume 4, séminaire “Favoriser l’impact de la recherche”
POPIOLEK Nathalie and ARCHAMBAULT Valérie , « Histoires de sciences et entreprises. Volume 4, séminaire “Favoriser l’impact de la recherche” », Presse des mines, 2020.

Ce livre présente les conclusions d’un séminaire, organisé à l’initiative du CEA (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives), à Saclay, en mars 2019, consacré aux relations entre la recherche fondamentale et le monde des entreprises. Ce sujet n’est évidemment pas nouveau mais, comme le souligne le prix Nobel de physique Albert Fert dans sa préface, il reste encore « une alchimie à trouver » pour stimuler la relation entre l’innovation technologique et la recherche fondamentale.

Dans son introduction, Nathalie Popiolek, économiste à la direction des analyses stratégiques du CEA, rappelle les bases de l’économie de la créativité en soulignant qu’il est nécessaire de mesurer l’impact socio-économique des travaux de recherche effectués tant dans les laboratoires académiques que dans les entreprises, mais que cette « mesure » est difficile car s’il existe des indicateurs comme les brevets, ils ne sont pas toujours pertinents. Comment mesurer, en particulier l’impact social d’une innovation technologique ? On ne peut pas se contenter d’une grille d’analyse économique et il est impératif de mobiliser des disciplines comme la sociologie et la psychologie afin d’appréhender le processus complexe de l’innovation, qui ne se réduit pas toujours à une simple application de connaissances scientifiques pour résoudre un problème technique ou répondre à une demande de l’industrie.

Nathalie Popiolek rappelle ainsi que le modèle « linéaire » expliquant ce processus (une innovation technologique serait une application directe d’une découverte scientifique mise sur le marché rapidement), privilégié dans les années 1960-1970, est aujourd’hui abandonné car sa validité est limitée. Les modèles actuels plus complexes font intervenir certes une idée « créative » (en général publiée), mais aussi les qualités d’entrepreneur nécessaires aux innovateurs et le rôle de réseaux car, souligne-t-elle, on n’innove jamais seul, des infrastructures, des plates-formes régionales et nationales de transfert, des capitaux, interviennent. Les relations recherche-innovation seront d’autant plus fructueuses et sereines que les innovations auront un double impact — elles répondent à des besoins industriels tout en étant la source d’idées nouvelles pour la recherche académique — mais, conclut Nathalie Popiolek, sa mesure n’est pas aisée car il est nécessaire de mieux comprendre les processus de la créativité collective.

Valérie Archambault, chargée des relations avec les entreprises à Mines ParisTech (université PSL, Paris sciences et lettres), explore dans le premier chapitre les pistes pour augmenter l’impact socio-économique de la recherche publique. La recherche, souligne-t-elle, est source d’innovations (des produits, des procédés, des services), elle mobilise des compétences, mais les nouvelles connaissances sont aussi des aides à la décision et elles permettent d’identifier des nouvelles problématiques. Cet impact n’est pas toujours mesurable avec des indicateurs mais si on veut l’augmenter, il est nécessaire de bien identifier les canaux par lesquels transite l’information scientifique entre la recherche académique et les entreprises : les publications sont l’un d’eux, les recherches partenariales en sont un autre, les colloques et journées d’échanges entre chercheurs et industriels en sont un troisième. L’auteur souligne aussi l’importance croissante des approches pluridisciplinaires de nombreux problèmes socio-économiques (ceux de la voiture autonome par exemple).

Pascal Le Masson, spécialiste des questions de gestion scientifique à l’École des mines, s’intéresse dans le deuxième chapitre aux modèles pour une recherche à double impact. Après un rappel historique rapide (oubliant toutefois la contribution de la chimie allemande à l’émergence de cette recherche à la fin du XIXe siècle), il souligne que, jusqu’à une période récente, on a privilégié des modèles obéissant à deux logiques opposées : une « linéaire » dans laquelle la recherche entraîne l’innovation, une « résolutoire » qui travaille à résoudre les problèmes posés par l’industrie. Ceux-ci ne sont pas satisfaisants car ils sont trop réducteurs, les mondes de l’industrie et de la recherche académique étant, aujourd’hui, bien plus intriqués qu’autrefois (le Cern / Organisation européenne pour la recherche nucléaire, par exemple, est un centre de recherche fondamentale, mais il met au point des techniques expérimentales avec des méthodes quasi industrielles ; qui plus est, il est à l’origine du Web). La recherche académique elle-même peut « rebondir » sur des objets ou des phénomènes industriels (l’ampoule électrique a été ainsi à l’origine de découvertes scientifiques comme celle des plasmas).

Plusieurs questions récurrentes se posent. La principale, un véritable défi, est celle de la synchronisation des logiques scientifique et industrielle. Des innovations institutionnelles y contribuent : les bourses de thèse pour des travaux copilotés par une entreprise et un laboratoire public, les laboratoires mixtes entreprises-organismes publics — une formule mise en place notamment par le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ; Albert Fert a contribué à créer l’un d’entre eux avec Thalès). Le financement de la recherche en est une deuxième, Pascal Le Masson estime que la logique d’exploration de l’inconnu conduit à raisonner par grands espaces à explorer qu’il faudrait alors financer. Identifier les plates-formes qui sont un succès (celle sur les semi-conducteurs aux États-Unis étant un bon exemple) et celles qui ne le sont pas est aussi une question importante (les pôles de compétitivité rapidement évoqués mériteraient plus d’attention). Deux chapitres sont consacrés aux comptes rendus de tables rondes au cours desquelles ont été présentés et commentés des exemples de partenariats recherche-industrie, franciliens pour la plupart.

Ce livre, publié au moment où le Parlement doit débattre du projet de loi gouvernemental pour la programmation pluriannuelle de la recherche, est une utile mise au point sur la question de l’impact socio-économique de la recherche publique débattue, dans tous les pays, depuis des décennies. Les auteurs soulignent la nécessité de dépasser les modèles classiques de coopération entre les entreprises et la recherche académique, mais on peut regretter que le rôle clef des campus associant une recherche de haut niveau, financée en partie par des entreprises, à des cursus universitaires, dans un vaste spectre de disciplines, n’ait pas été évoqué, alors que ceux-ci contribuent à former une génération de chercheurs et des ingénieurs ayant une vision très ouverte de la contribution de la science aux questions que posent, aujourd’hui, la société et l’économie, comme le montrent de nombreux exemples étrangers.

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