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Géopolitique de l’intelligence artificielle. Comment la révolution numérique va bouleverser nos sociétés

Géopolitique de l’intelligence artificielle. Comment la révolution numérique va bouleverser nos sociétés
BONIFACE Pascal , « Géopolitique de l’intelligence artificielle. Comment la révolution numérique va bouleverser nos sociétés », Eyrolles, 2021.

On ne pouvait qu’être curieux du regard que Pascal Boniface, directeur fondateur de l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) et spécialiste de la géopolitique, allait porter sur l’intelligence artificielle. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le résultat est particulièrement éclairant. Son ouvrage est une synthèse magistrale des transformations du monde sous l’effet des forces conjuguées des technologies du numérique et tout particulièrement de l’intelligence artificielle, de la mondialisation et de la financiarisation de l’économie dans le contexte de faible régulation d’un domaine où les États se sont payés de promesses mirifiques. La résultante en est l’irrésistible ascension des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) en Occident et leur emprise sur l’économie mondialisée et l’émergence de la Chine avec ses propres géants du numérique, les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi). Sa réflexion se prolonge ensuite sur l’organisation de nos sociétés et, pour tout dire, sur la pérennité des règles qui, au moins dans les pays occidentaux, « contribuent à l’élaboration de la civilisation » pour reprendre la formule de Bernard Stiegler.

Sans surprise, l’ouvrage s’ouvre sur les étapes de l’émergence de l’intelligence artificielle et des avancées successives qui l’ont conduite de la vision théorique d’Alan Turing aux développements que nous connaissons aujourd’hui. Cela passe à la fois par les processeurs graphiques, les performances des réseaux profonds ou encore les réseaux convolutifs. Pour autant, cela reste un concept difficile à définir, car ce n’est ni objet précis comme la machine à vapeur, ni une technologie spécifique comme l’électricité, ni même une discipline comme l’informatique. À dire vrai, qu’importe l’incomplétude des définitions, pour Pascal Boniface l’intelligence artificielle, concept qui recouvrirait « tout ce qui peut aider l’intelligence humaine [1] », est au centre des enjeux géopolitiques par le pouvoir qu’elle confère à ceux qui en maîtrisent les arcanes.

Et ses effets se font déjà sentir en accélérant deux tendances lourdes qui vont peser dans les années à venir. D’une part, une transformation profonde et irréversible du monde du travail et la disparition probable de beaucoup des emplois existants : les scénarios diffèrent à cet égard puisque l’on peut imaginer une quasi-disparition du travail au profit des machines, ou une polarisation des emplois entre de nombreuses tâches peu qualifiées et des fonctions hautement qualifiées, comme on peut envisager une réindustrialisation des pays les plus avancés pénalisant l’emploi dans les pays à faibles revenus.

D’autre part, la diffusion du numérique accompagne l’explosion des inégalités. De fait, les géants de l’Internet conduisent une conquête économique à l’échelle planétaire par leur maîtrise des données, et ce sont des pans entiers de l’économie mondiale qui sont désormais dominés par une poignée d’acteurs oligopolistiques qui règnent sans partage sur les écosystèmes qu’ils ont créés grâce aux données collectées et aux algorithmes qui leur donnent sens.

Les patrons des GAFAM ne voient pas de limites à leur conquête du monde et ils croisent désormais le fer avec les États-nations quand ils ne caressent pas le rêve de remplacer leurs dirigeants. Et ils y ont quelques bonnes raisons. La capitalisation boursière de leurs compagnies les situe devant le produit intérieur brut (PIB) de nombreux pays. Les services qu’ils rendent aux citoyens sont souvent plus importants que ceux des États dont ceux-ci relèvent. Et puis ils font irruption dans des domaines relevant des prérogatives régaliennes : la conquête de l’espace, la structuration de l’information et sa diffusion, quand ce n’est pas sa censure, la monnaie, l’identification des individus aujourd’hui, demain la sécurité puis la santé, l’éducation, etc.

À l’évidence, ce panorama serait incomplet s’il omettait l’émergence d’un nouvel acteur, la Chine, qui a su tirer parti des mêmes moteurs de l’économie monde. Ce pays qui, sous la présidence de Deng Xiaoping, est passé d’un PIB annuel par habitant de 300 dollars US à 10 000 dollars US, a su s’approprier les technologies clefs, passant d’une stratégie d’imitation à une stratégie d’innovation. Il a su se jouer des règles de l’Organisation mondiale du commerce en obtenant l’ouverture des marchés extérieurs en conservant le contrôle étroit de son immense marché intérieur ; et il en a été de même de la finance grâce au pilotage étatique de la valeur du renminbi. Désormais, la Chine défie ouvertement les États-Unis pour le leadership du monde. Elle a pris des positions importantes dans le système multilatéral et accroît son influence notamment par son initiative des nouvelles routes de la soie. Ainsi, l’affrontement entre la Chine et les États-Unis, à l’image du théâtre de la guerre froide entre ces derniers et la Russie, sera l’un des facteurs structurants des relations internationales à venir.

Quant à l’Union européenne, elle apparaît comme le grand absent de cette compétition. Et ce malgré les nombreux atouts que constituent son potentiel humain, ses centres de recherche, son marché intérieur, etc. Ici, Pascal Boniface recense les initiatives récentes en matière de stratégies pour l’intelligence artificielle (IA) et il salue la volonté européenne de se départir de sa naïveté. La possibilité d’un « front des non-alignés appliqués à l’IA » avec le Japon, le Canada, la Corée du Sud, etc., est de nature à susciter des espoirs. Cependant, l’absence d’acteurs industriels « hyperscalaires » constitue une faiblesse notoire.

Schématiquement, l’auteur décrit un monde dans lequel les équilibres économiques seront conditionnés par la remise en cause du travail et l’exacerbation des inégalités, avec leurs corollaires en matière de tension sur la redistribution des richesses et leurs interrogations sur l’acceptabilité sociale de telles évolutions. Les équilibres internationaux seront dominés par l’antagonisme entre les États-Unis et la Chine d’une part, et les tensions entre les structures étatiques et les maîtres de l’intelligence artificielle d’autre part. Et pour l’Europe et ses alliés, le chemin sera étroit et incertain pour imposer une gouvernance de la règle dans le numérique dont la culture a jusqu’ici été influencée par la rupture et la transgression.

Cette grille de lecture a l’immense mérite de la clarté et elle constitue une contribution majeure pour la compréhension des mutations avec la transformation numérique. C’est aussi un plaidoyer pour que les citoyens français se saisissent de la place de l’intelligence artificielle dans le débat politique. C’est d’autant plus important que d’autres forces motrices existent dans un monde en bouleversement et que le « moment Capitole » de la censure d’un Président par les réseaux sociaux ou la désaffection de WhatsApp au profit de messageries qui ne retiennent pas les données, par exemple, sont des signaux qui témoignent de la capacité des opinions publiques à basculer rapidement et ouvrir des nouvelles perspectives.


[1] Formule empruntée à SHÉRIF 2020, la Synthèse historique et économique des relations internationales du futur, de la fondation Prospective et innovation, citée par l’auteur.