Événement

Géopolitique - Population - Territoires, réseaux

Forum de Bamako, 19e édition

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Forum de Bamako, 19e édition
COLLECTIF , « Forum de Bamako, 19e édition », Fondation Forum de Bamako, 2019.

Ce texte est issu du Forum prospectif de l'Afrique de l'Ouest. Ce forum agit comme catalyseur des réflexions existantes sur le futur. Associant recherche, publications et débats, il a vocation à devenir un lieu de construction d’une réflexion sur les futurs possibles de l’Afrique occidentale et sahélienne qui conduise à l’action.

Immigration : quelle dynamique entre l’Europe et l’Afrique ? Opportunité ou menace pour les pays d’accueil ? Nationalisme ou métissage ? Construire des ponts ou construire des murs ? Que faire ensemble ?

En 2020, le forum de Bamako fêtera son 20e anniversaire. Né en 2000 à l’initiative d’Abdoullah Coulibaly, président fondateur de l’Institut des hautes études en management (IHEM) de Bamako, et organisé depuis 2008 par la Fondation forum de Bamako, ce colloque international s’est imposé progressivement comme un espace d’échange associant à la fois liberté de ton et débats de qualité. Centré sur les thématiques afférentes au développement du continent, le « petit Davos de l’Afrique » rassemble sur trois jours décideurs politiques, entrepreneurs, universitaires, intellectuels et représentants de la société civile dans la convivialité. La présence de personnalités hautement qualifiées et le cadre des échanges contribuent à la création d’un réseau d’acteurs informés, soucieux du devenir de l’Afrique.

Pour sa 19e édition, l’ambitieux forum s’est attaché à débattre d’un sujet complexe, prêtant facilement à la polémique et souvent support de positions idéologiques tranchées, irréductibles les unes aux autres et irréconciliables : l’immigration. Un choix d’autant plus pertinent que l’actualité européenne est, depuis plusieurs années, fortement influencée par les questions migratoires. Ces dernières sont autant l’objet de politiques européennes controversées que de récupérations politiques variées, souvent fondées sur des données contestables voire fantasmées.

Sur ce sujet brûlant et controversé, la rhétorique est importante. Le terme « flux migratoire » s’est installé dans les cénacles médiatiques. Pour les populistes européens, ce « flux » est une menace. Une menace identitaire puisque les migrants, venus d’ailleurs, viendraient avec un projet : imposer leurs pratiques culturelles et religieuses obscurantistes à un continent moderne et éclairé. Une menace économique puisque les migrants, pauvres et sous-qualifiés, viendraient abonder les rangs de chômeurs déjà nombreux dans une Europe secouée par une crise politique, économique et sociale. Inversement, certains regardent ces « damnés de la Terre », pour reprendre Frantz Fanon, avec compassion et bienveillance. Les valeurs civilisationnelles et l’histoire récente de l’Europe, notamment le fait colonial, créeraient une obligation morale d’accueil. Entre ces deux bornes de l’intervalle, d’autres estiment que les migrations peuvent, sous conditions, être utiles, voire souhaitables, mais qu’il est impossible à l’Europe « d’accueillir toute la misère du monde », pour paraphraser Michel Rocard : un flux incontrôlé aurait des effets négatifs pour les pays d’accueil et viendrait renforcer le sentiment anti-migrant qui y existe déjà.

Ces discours sont souvent fondés sur des idées reçues que le forum s’est attaché à déconstruire. Concrètement, selon les données des Nations unies de 2017 [1], le nombre de migrants internationaux augmente néanmoins assez rapidement. Il était de 173 millions en 2000, de 220 millions en 2010 et atteignait 258 millions en 2017. La part de migrants issus d’Afrique subsaharienne est de 36,3 millions, soit environ 14 % des migrants internationaux. Sur ces 36,3 millions, seulement 9 millions choisissent l’Europe comme continent de destination. En effet, la plus grande part d’entre eux, soit 19 millions, reste en Afrique.

Ces migrants ont des profils variés et migrent pour différentes raisons, mais là encore, quelques précisions s’imposent. On ne part que rarement de son pays d’origine pour le plaisir. L’absence de libertés politiques et religieuses, les aléas climatiques et autres catastrophes naturelles sont ou seront des facteurs de migration forcée. Le manque d’opportunités économiques ou d’opportunités de carrière, les ambitions commerciales sont à l’origine d’une partie des migrations volontaires vers de nouveaux pays d’accueil. Dans les pays d’origine, les analystes expliquent essentiellement les migrations volontaires vers l’Europe à travers le prisme de l’absence de développement, c’est-à-dire d’accès aux infrastructures, aux services de base, et de la mauvaise gouvernance. L’absence de libertés individuelles et religieuses est un autre facteur reconnu de migration forcée. Ces analystes soulignent également que, pour différentes raisons, l’Europe semble attirer moins que par le passé et qu’elle pourrait perdre rapidement sa place au profit de l’Asie.

Mais quand bien même les pays d’origine parviendraient à se développer, il est illusoire de penser que les migrations puissent définitivement s’arrêter. En effet, l’expérience tend à démontrer que l’augmentation du niveau de développement a, dans ses premières phases, des effets d’accélération des migrations. Et sauf rupture radicale avec les tendances du passé, on ne pourra empêcher les humains de bouger. La mobilité, les migrations sont consubstantielles de l’activité humaine. Pour que le fait migratoire soit perçu de façon plus positive, dans les pays d’origine comme dans les pays d’accueil, reste aux États à œuvrer de concert. Il est important d’en modifier à la fois l’image et d’en « maximiser les gains », d’ores et déjà nombreux. Par exemple, que serait l’hôpital en France sans l’apport des migrants qui constituent une importante partie du personnel (infirmiers, aides-soignants, agents d’entretien, etc.) ? Comment certaines familles des pays d’origine pourraient-elles survivre, dans un contexte marqué par le sous-emploi, sans les transferts financiers des migrants qui dépassent en volume celui de l’aide au développement ?

À travers ses différentes sessions et ses nombreux échanges entre personnalités africaines et européennes, le forum de Bamako a permis de mettre à plat un grand nombre d’éléments relatifs au fait migratoire, contribué à faire table rase de beaucoup d’idées reçues, et posé les jalons d’une réflexion organisée sur les modalités à réunir aux différentes échelles pour améliorer à la fois le sort des migrants, l’image et l’impact des migrations qui, dans un contexte démographique expansionniste et eu égard aux écart de richesses entre l’Afrique subsaharienne et l’Europe, ne devraient pas se tarir.



[1] DPNU (Division de la population des Nations unies), International Migration Report 2017, New York : Nations unies, 2017.

Site web
http://forumbamako.com/