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Factfulness

Factfulness
ROSLING Hans , « Factfulness », Flammarion, 2019.

Selon les auteurs de Factfulness, les individus ont souvent une analyse erronée de leur environnement et ont tendance à prendre de mauvaises décisions. Quelles sont les raisons de ces erreurs et comment les éviter ? Pour répondre à ces questions, les auteurs distinguent neuf instincts ou biais cognitifs comme l’instinct du fossé, l’instinct de la généralisation, l’instinct du blâme, etc.

Tout d’abord, les individus ont une vision binaire de la réalité : par exemple, l’humanité doit être classée en un groupe de riches et un groupe de pauvres. Or, selon les auteurs, il est plus pertinent de diviser la population en quatre groupes revenus, ce qui permet de constater que la majeure partie de la population mondiale se trouve dans le deuxième et le troisième groupe, c’est-à-dire avec un niveau de vie comparable à celui des pays occidentaux durant les années 1950.

Dans le même ordre d’idées, les individus pensent que l’évolution d’un phénomène est rectiligne, évaluent mal l’ampleur des phénomènes et choisissent des approches simplificatrices pour analyser le monde. Or, l’analyse des phénomènes sociaux suppose de différencier les membres situés à l’intérieur de chaque groupe et d’identifier les ressemblances entre les groupes. Du point de vue de l’analyse statistique, il faut appliquer le principe du 80 / 20, c’est-à-dire que 20 % des facteurs sont capables d’expliquer 80 % des résultats ou que 20 % d’une population centralisent 80 % d’une variable.

D’un point de vue comportemental, les individus ont tendance à ne retenir que ce qui va mal au lieu de tenir compte des évolutions positives, à être dominés par l’instinct de peur et à prendre des décisions dans la précipitation. L’instinct de peur, qui a permis à nos ancêtres de survivre quand ils pratiquaient la chasse et la cueillette, se révèle mal adapté pour appréhender la complexité du monde actuel.

Enfin, considérant le monde comme immuable, les individus ont tendance à ne pas déceler les évolutions lentes ou invisibles. À l’inverse, ils exagèrent l’importance du rôle des individus ou de certains groupes dans l’histoire de l’humanité, ou les changement socio-économiques.

Selon les auteurs, afin de ne pas être les prisonniers de ces biais cognitifs, les individus doivent s’appuyer sur un cadre analytique robuste mis à jour régulièrement, fondé sur les faits et capable d’intégrer les changements. Il faut faire preuve d’humilité car il faut être conscient du fait que les instincts peuvent empêcher d’avoir une vision claire de la réalité. Au regard des limites du savoir humain, il faut accepter les données nouvelles et chercher activement à les collecter.

Malgré une vision optimiste de l’histoire humaine, les auteurs identifient cinq risques mondiaux : une pandémie mondiale, un effondrement financier, une troisième guerre mondiale, le changement climatique et l’extrême pauvreté. Cependant, ils ne s’attardent pas sur les menaces pesant sur les ressources naturelles et l’environnement créées par la croissance de la population, l’urbanisation, l’utilisation de l’énergie, la consommation d’eau, l’utilisation d’engrais, l’augmentation de la mobilité des individus et la consommation de matières premières.

Une des hypothèses de Factfulness est que la civilisation technologique continuera à se diffuser dans le monde entier durant le XXIe siècle, alors que l’augmentation de la population atteindrait 50 %. Or, si l’expansion de la civilisation se poursuit à la même vitesse que celle connue ces 50 dernières années, cela pourrait conduire à une multiplication par un facteur compris entre 8 et 10 de la consommation de ressources naturelles et des émissions de carbone actuelles. Il paraît donc difficile de penser que la présente évolution puisse se poursuivre sans qu’elle se heurte, toutes choses égales par ailleurs, à des limites infranchissables.

La stabilisation de la population demeure encore indéterminée quant à sa date et son niveau. Par ailleurs, le lien causal entre la baisse de la mortalité infantile et la baisse de la fécondité n’est pas aussi étroit que les auteurs l’affirment. En outre, l’ouvrage ne traite pas de migrations, alors que selon l’Organisation des Nations unies, la crise migratoire est la pire de toutes celles connues depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Il existe une contradiction entre le ton souvent péremptoire du livre et ses recommandations, qui encouragent le lecteur à être curieux et sceptique. Malgré le caractère conventionnel de ses théories et certains aspects discutables, cet ouvrage a remporté un grand succès. Dans un monde où les idéologies ont disparu, où domine l’émotion, qui connaît une remise en cause du paradigme techno-économique occidental et qui doit relever le défi environnemental, cet ouvrage, qui réaffirme le primat de la raison et qui se veut optimiste, apparaît sans doute salutaire pour de nombreux lecteurs.