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Face à l’effondrement. Militer à l’ombre des catastrophes

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Face à l’effondrement. Militer à l’ombre des catastrophes
SEMAL Luc , « Face à l’effondrement. Militer à l’ombre des catastrophes », Presses universitaires de France, 2019.

Après avoir fermenté pendant plusieurs décennies dans les milieux écologistes militants, la « collapsologie » a fait irruption plus récemment dans le débat public, notamment après la parution du livre de Pablo Servigne et Raphaël Stevens en 2015 [1]. Il est cependant remarquable que les critiques les plus virulentes adressées à ceux qui pensent que l’effondrement de la civilisation thermo-industrielle est imminent, voire d’ores et déjà amorcé, portent moins sur le fond de leurs arguments que sur les conséquences éthiques et politiques de leur posture, considérant notamment qu’elle relève du fatalisme et décourage l’engagement pour la transition écologique. À cet égard, la lecture du livre de Luc Semal s’avère particulièrement éclairante parce que celui-ci replace la théorie de l’effondrement dans l’histoire du mouvement écologiste, et permet de cartographier les arguments et les attitudes en présence afin d’analyser le rôle du catastrophisme écologique dans le fonctionnement démocratique contemporain, et de comprendre ce qu’il change de notre rapport au monde.

Dans l’histoire du mouvement écologiste, la thèse de la non-soutenabilité de la croissance économique et du risque d’effondrement est là dès l’origine avec le rapport du Club de Rome de 1972 [2]. Le mouvement écologiste des années 1970 est marqué par ses origines pacifistes, d’où son opposition radicale à l’énergie nucléaire, et par un courant à la fois protestataire et survivaliste. Ce n’est qu’à partir des années 1980 qu’émerge un courant mainstream, que l’on pourrait aussi qualifier de « réformiste » par analogie avec le mouvement syndical, dont la stratégie est de faire progresser puis prévaloir les solutions écologiques dans les politiques publiques. Ce courant a dominé l’écologie politique de la fin du XXe siècle, notamment en Allemagne et à un moindre degré en France, mais s’est fracassé tant sur ses propres échecs politiques (il y aurait beaucoup à dire sur les péripéties très politiciennes de l’histoire des Verts) que sur ceux de la diplomatie écologique dont les promesses ne sont, depuis le sommet de Rio en 1992, décidément jamais tenues.

Avant d’être alimenté par la chronique de diagnostics scientifiques de plus en plus alarmants, le catastrophisme écologique est d’abord le fruit de l’amertume et de la désillusion. C’est pourquoi il est inséparable d’une réflexion sur la démocratie et les ressorts de l’action collective. Celle-ci commence assez classiquement par la critique du court-termisme de la démocratie, dont l’horizon stratégique est limité par les échéances électorales. Cela amènera notamment le philosophe Dominique Bourg à proposer une « bio-Constitution » dans laquelle le Sénat serait une « chambre du futur » dont les membres seraient tirés au sort et qui disposerait d’un droit de veto. Mais au tournant des années 2010, la prise de conscience de l’accélération fulgurante de l’épuisement des ressources, de la dégradation de la biodiversité et du réchauffement climatique renverse la problématique : l’enjeu écologique, ce n’est plus de se soucier du long terme, du soutenable et du durable, mais de réagir à l’urgence et au raccourcissement permanent de l’horizon des risques majeurs et de l’épuisement des ressources.

Cette problématique est désormais au cœur de la collapsologie : il ne s’agit plus de raisonner en termes de risque mais de se situer dans un processus d’irréversibilité. Non seulement le réchauffement climatique, la diminution absolue des ressources, l’appauvrissement de la biodiversité auront lieu quoi que l’on fasse désormais, mais chaque année qui passe augmente de manière quasi exponentielle la part des phénomènes irréversibles. La décroissance n’est donc pas un choix éthique mais la conséquence inéluctable de l’épuisement des ressources. Nous sommes confrontés à un processus dynamique de réduction des choix collectifs possibles, un compte à rebours sans date fatidique. Or la société démocratique telle qu’elle s’est instaurée et étendue depuis deux siècles est inséparable du progrès, de la croissance, du développement. Peut-elle survivre à la contraction des ressources et à la contraction de l’horizon de l’action collective ? Peut-on imaginer un projet démocratique de décroissance ?

Luc Semal esquisse un inventaire des mobilisations et des projets à dimension catastrophiste qui recherchent l’adaptation et la résilience face à l’irréversible : mouvement de la décroissance initié par Nicholas Georgescu-Roetgen dès 1979 (traduit en français en 2006) et relayé par Serge Latouche, réseau des villes en transition, lancé par la ville de Totnes au Royaume-Uni en 2006 et fort d’environ un millier de membres, sans compter la galaxie éparse des communautés locales mobilisées sur des objectifs de résilience. Mais c’est aussitôt pour souligner la disproportion flagrante entre cette poussière d’initiatives et la catastrophe globale à laquelle elles font face. C’est justement parce qu’elle est démesurée que la catastrophe, bien qu’abondamment documentée, n’est pas réellement crédible et ne donne lieu à aucune représentation homogène. « Nul doute, conclut Luc Semal, que la perspective catastrophiste continuera à être euphémisée, ou disqualifiée, ou dénoncée parce qu’elle sera jugée excessive, ou irrationnelle, ou démobilisatrice, ou antidémocratique. […] On peut discuter de bien des choses, à commencer par le rythme et l’ampleur de telle ou telle dégradation écologique, ou par la pertinence du terme peut-être trop fourre-tout d’“effondrement” pour nommer les désastres à venir, mais cela n’enlèvera malheureusement pas grand-chose à l’entrelacs de contraintes croissantes qui assombrit nos horizons » (p. 329-330).

C’est à une nouvelle narration démocratique post-pétrole et post-croissance qu’appelle Luc Semal, sans pouvoir en imaginer ne serait-ce que les premières lignes, parce que l’idéal démocratique s’est toujours exprimé sous la forme d’une promesse. Or comment parler du futur sans avoir rien à promettre ? Comme Yves Cochet, qui se prépare avec son âne et son compost à vivre dans un monde sans État et sans énergie [3] ? Comme Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle, en accomplissant un cheminement spirituel faisant le deuil du monde que nous avons connu pour aller vers le « changement intérieur [4] » ? N’y a-t-il pas plutôt là un moment à saisir par l’attitude prospective ? Si l’on prend au sérieux les données scientifiques du basculement planétaire, il n’y a déjà plus de futur souhaitable, mais du moins y a-t-il encore plusieurs futurs possibles, plusieurs scénarios de l’effondrement et par conséquent plusieurs figures de la résilience, par lesquelles pourrait se reconstruire le catastrophisme éclairé prôné naguère par Jean-Pierre Dupuy [5]. Par les temps qui courent, la prospective est donc peut-être le seul remède à la panique.



[1]Servigne Pablo et Stevens Raphaël, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Paris : Seuil, 2015 (analysé sur le site de Futuribles).

[2]Meadows Dennis et Donella, Behrens William, Randers Jørgen, The Limits to Growth, New York : Universe Books, 1972 (traduction française : Halte à la croissance ?, Paris : Fayard, 1973).

[3]Cochet Yves, Devant l’effondrement. Essai de collapsologie, Paris : Les Liens qui libèrent, 2019.

[4]Stevens Raphaël, Servigne Pablo et Chapelle Gauthier, Une autre fin du monde est possible. Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre), Paris : Seuil, 2018 (analysé sur le site de Futuribles).

[5]Dupuy Jean-Pierre, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l'impossible est certain, Paris : Seuil, 2002 (analysé sur le site de Futuribles).

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