Rapport

Géopolitique - Institutions

European Security 2030: The Results of the Dahrendorf Foresight Project

Par

European Security 2030: The Results of the Dahrendorf Foresight Project
SUS Monika and HADEED Marcel , « European Security 2030: The Results of the Dahrendorf Foresight Project », London School of Economics and Political Science (LSE), 2019.

L’étude prospective European Security 2030 est le fruit d’un travail conjoint de l’université allemande Hertie School et de l’école britannique London School of Economics and Political Science (LSE). Ces deux organismes académiques collaborent dans le cadre de leur initiative commune The Dahrendorf Forum, fondé en 2010 et financé par Stiftung Mercator. Ce forum a pour objectif de mettre en place un réseau de recherche sur les sujets politiques d’intérêt contemporain.

L’étude, publiée en septembre 2019, a pour objectif de proposer un ensemble de scénarios à l’horizon 2030 sur l’environnement sécuritaire de l’Union européenne (UE). L’introduction expose les principaux défis actuels et futurs de l’UE, essentiellement la mise en place déjà avancée d’un monde multipolaire avec une relative marginalisation de l’Occident, la montée en puissance de la Chine, l’instabilité du Moyen-Orient et du sous-continent indien, la cybercriminalité, les armes de destruction massive, le terrorisme, le changement climatique et enfin les menaces pesant sur les droits de l’homme.

Puis les auteurs exposent en détail la méthode utilisée pour effectuer l’étude prospective, fondée sur une approche par scénarios, et plus spécifiquement la Multiple Scenario Generation développée par Randolph Pherson et Rafael Popper en 2008. Cette dernière repose sur une cartographie initiale des tendances clefs politiques, socio-économiques et internationales pouvant avoir un impact majeur sur le sujet, à savoir la sécurité européenne en 2030. Cela permet ensuite d’identifier les éléments de changements et de risques touchant le continent. Pour l’étude, le Dahrendorf Forum a réuni 21 experts en sécurité et relations internationales (académiques, centres de recherche, institutions) provenant de 12 pays (européens plus un américain, un qatari, un japonais et un russe).

Les scénarios ont été générés selon un processus en huit étapes : questionnaire ; vérification des suppositions ; identification des facteurs déterminants ; sélection des facteurs déterminants ; définition des facteurs déterminants ; mise en cohérence et élaboration des scénarios ; développement du récit des scénarios ; évaluation collégiale.

Les facteurs déterminants retenus constituent l’un des éléments les plus intéressants du travail réalisé, chacun ayant fait l’objet d’une pondération en fonction de son importance et de son évolution à l’horizon 2030. Le premier concerne les migrations en provenance du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (évaluation : statu quo), suivi de la capacité de la Chine à projeter sa puissance au niveau mondial (évaluation : hégémonie régionale, Pékin surtout concentré sur l’intérieur). Le troisième facteur est le rôle des États-Unis dans la sécurité de l’UE (évaluation : confiance faible mais implication militaire persistante). Ensuite, le défi aux valeurs libérales de l’UE (évaluation : l’UE demeure libérale mais entourée de régimes non libéraux). Le cinquième concerne la résilience de l’Eurozone (évaluation : statu quo). L’avant-dernier se penche sur les fluctuations du commerce mondial (évaluation : l’UE demeure une puissance commerciale mondiale), et enfin le dernier facteur s’intéresse aux progrès technologiques (évaluation : l’UE décroche face aux États-Unis et à la Chine).

Six scénarios sont détaillés et constituent le cœur de l’étude. Chacun fait l’objet d’un chapitre où sont rappelés les facteurs déterminants ayant un rôle sur le scénario, l’impact sur la sécurité européenne et enfin quelques recommandations politiques.

Le premier scénario, « L’heure de l’Europe », envisage une UE renforcée, notamment par le départ de certains États, comme la Pologne, et l’entrée de nouveaux, comme la Norvège. L’UE devient une puissance politique et économique, investissant massivement dans les technologies d’avenir. Les États-Unis et la Chine subissent un certain déclin, l’UE devenant le principal artisan de la sécurité mondiale. L’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique Nord) devient obsolète et l’UE assume les capacités stratégiques et opérationnelles que son nouveau rôle mondial exige.

Le deuxième scénario, « Cyberinsécurité », envisage un système financier guidé par les algorithmes, qui est victime d’un « flash krach » mettant à bas les marchés financiers internationaux, affectant les structures économico-sociales de l’Europe, dont le marché du travail est déjà affaibli par les progrès de l’intelligence artificielle et de la robotique. L’UE est victime de la cybercriminalité, de la fragmentation politique et de la radicalisation. La sécurité de l’Europe est gravement compromise par de nouveaux acteurs criminels et l’incapacité des structures de cybersécurité à se doter des moyens humains et techniques nécessaires.

Le troisième scénario, « Rien n’a été appris », imagine une détérioration du changement climatique, aggravant l’insécurité alimentaire. Les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) sont victimes de catastrophes comme des inondations répétées. Des flux de migrants africains et moyen-orientaux convergent vers l’UE, incapable de gérer la situation. Cette incapacité provoque la réorientation des PECO vers la Russie, affaiblissant fortement l’OTAN.

Le quatrième scénario, « Toujours libérale après toutes ces années ? », propose une Europe libérale sur le plan des valeurs dont le commerce florissant avec la Chine améliore les conditions internes grâce à des mesures sociales progressistes, alors que les États-Unis et la Russie deviennent « illibéraux ». Chaque pôle de puissance détient sa propre sphère d’influence, ce qui provoque l’effondrement de l’architecture de sécurité mondiale.

Le cinquième scénario, « Perturbation made in China », imagine une dissolution de l’euro et un affaiblissement politique de l’UE. L’Allemagne tisse des liens étroits avec une Chine conquérante économiquement. Le reste de l’UE, dirigée par une France puissante, compte toujours sur l’alliance américaine mais subit récession et chômage élevé. La division de l’UE empêche toute politique étrangère cohérente et affaiblit considérablement les capacités militaires européennes.

Le sixième scénario, « Printemps arabe 3.0 », est un scénario régional qui se penche sur la situation en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Cette région s’enfonce dans la crise, engendrant répression politique, stagnation économique et dégradation écologique. De nouvelles révolutions éclatent alors que la communauté internationale est divisée. Cette situation oblige l’UE à gérer la crise en se dotant d’une politique appropriée.

L’ensemble de l’étude est riche par sa dimension méthodologique rigoureuse et par des propositions politiques pour l’ensemble des scénarios retenus. Elle constitue ainsi un travail sérieux et imaginatif, qui ne se contente pas d’imaginer des futurs, mais envisage aussi des pistes pour faire face aux conséquences négatives des scénarios sur la sécurité de l’Europe, ainsi que des réflexions pour éviter que les scénarios les plus problématiques ne se réalisent. La dimension multinationale, y compris hors Europe, du panel des experts a certainement contribué à avoir une vision originale des défis de l’Europe de demain.

Site web
http://www.lse.ac.uk/ideas/Assets/Documents/Dahrendorf/FINAL-LSE-DAHRENDORF-REPORT-Online.pdf