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Ressources naturelles, énergie, environnement - Société, modes de vie

Deux degrés. Les sociétés face au changement climatique

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Deux degrés. Les sociétés face au changement climatique
ZACCAI Edwin , « Deux degrés. Les sociétés face au changement climatique », Presses de Sciences Po, 2019.

Dans Deux degrés, Edwin Zaccai, spécialiste du développement durable, dresse un panorama de la question climatique. Après avoir rappelé pourquoi la communauté internationale a choisi de limiter le réchauffement à 2 °C au-dessus du niveau de l’ère préindustrielle, il met l’accent sur quelques données dérangeantes des scénarios de réduction des émissions, connues des spécialistes mais rarement discutées dans le débat public : ainsi les paris hasardeux sur la disponibilité des techniques ou les « émissions négatives » nécessaires dans la deuxième partie du XXIe siècle. D’emblée, l’objectif de 2 °C apparaît comme chimérique, et le propos du livre se centre justement sur le hiatus entre le monde rêvé des intentions et celui que les actes construisent. Le livre s’inscrit ainsi dans une tendance forte de la littérature sur le changement climatique, qui ne cherche plus à alerter ou à dresser des plans de bataille mais à comprendre les raisons de l’incapacité à (ré)agir depuis presque 40 ans.

Tout s’oppose à regarder avec lucidité la gravité du problème et l’ampleur des efforts à fournir. Si la communauté internationale s’accroche à un objectif malgré de nombreux signaux qui indiquent qu’il ne sera pas respecté, même en cas de politiques volontaristes, c’est parce que chaque décideur y trouve son compte. Celui des pays développés en pointe sur le climat peut se féliciter d’un accord ambitieux sans devoir prendre les mesures impopulaires qui crédibiliseraient les stratégies de réduction ; celui d’un pays en développement voit dans la cible de 2 °C des jalons pour des demandes futures de compensation, en cas (certain) de dépassement des objectifs. Au-delà de ces postures de dirigeants internationaux, Edwin Zaccai cherche à comprendre les résistances individuelles et sociales à la réduction des émissions, en premier lieu dans les pays occidentaux.

L’action contre le réchauffement climatique est bloquée parce que réduire les émissions signifie réduire l’usage des énergies fossiles, charbon, pétrole et gaz naturel, une évidence qui n’est pas au cœur du discours public et médiatique sur le climat. Or, les sociétés développées ont construit leurs infrastructures, leurs habitudes, leurs mentalités, leurs modes de production et de consommation sur une énergie abondante du fait des ressources fossiles. Il en résulte une dépendance matérielle aux énergies fossiles, par exemple parce que le système agricole dont est issue notre alimentation, hautement mécanisé, ne peut fonctionner sans énergies fossiles ; mais aussi culturelle, parce que des habitudes de consommation énergivores, relayées par de nombreuses personnalités ou vedettes, sont désormais profondément ancrées.

Les vols aériens constituent ainsi un cas limite emblématique : promus par la publicité pour les vacances à l’autre bout de la Terre et les week-endsexpress dans les grandes villes européennes, valorisés par leur association à l’ouverture, la découverte et la liberté (quand bien même l’expérience vécue serait tout autre), ils s’installent dans les modes de vie avec le développement des compagnies à bas coût. Cette massification du transport aérien qui aurait pu, en d’autres temps, être célébrée comme une démocratisation d’un privilège des classes supérieures, ne participe, du point de vue du changement climatique, qu’à rendre encore plus difficile la réduction future des émissions.

Dans ce contexte de dépendance, la recherche d’une plus grande sobriété, les petits gestes ne parviennent pas à limiter, encore moins inverser, les tendances lourdes portées par l’ensemble du système social. Le propos d’Edwin Zaccai n’est absolument pas d’opposer les écologistes vertueux aux mauvais pollueurs, mais plutôt de montrer l’ambivalence des comportements, le mélange de prise de conscience et de négligence, les injonctions contradictoires auxquelles les individus des sociétés occidentales sont soumis. Les moyens que chacun trouve pour s’en accommoder, psychologiquement ou socialement, conduisent en général à perpétuer l’usage des énergies fossiles et donc les émissions de CO2.

Passé ce constat, l’auteur examine sans complaisance quelles réponses structurelles pourraient être apportées. Il offre ainsi d’efficaces mises au point sur les énergies renouvelables, l’orientation des investissements par la tarification du carbone, l’adaptation au changement climatique ou encore les négociations internationales. Toutes ces réponses ont leur propre limite. La tarification du carbone, par exemple, dont certains font une panacée, bute à la fois sur une mise en œuvre timide et sur des enjeux d’équité, comme le remarque justement Edwin Zaccai.

Des réponses structurelles moins évidentes et plus controversées sont également envisagées : ainsi la géo-ingénierie, qui fait l’objet d’autant plus de paris que la dégradation climatique s’accentue, ou la fin du capitalisme. À ce sujet, l’auteur se distancie des plaidoyers militants. S’il n’élude pas les aspects problématiques du capitalisme, comme l’absence de satiété ou la domination des intérêts financiers à court terme dans les décisions, il ne croit pas que la fin du capitalisme permette à elle seule d’éviter le réchauffement climatique. Elle risque d’abord d’arriver trop tard et ne garantit pas d’en finir avec le productivisme et la prédation écologique qui participent également à la crise climatique.

La partie la plus originale traite des forces sociales capables de soutenir ces réponses structurelles, entreprises, mouvements civiques, mobilisations radicales, mais aussi l’essor récent des réveils spirituels et des transformations intérieures. Si l’on sent une sympathie, voire un enthousiasme, pour certains engagements, Edwin Zaccai conserve toujours une position distanciée, qui ne masque pas les faiblesses de ce qu’il présente : les mouvements de transition et les mobilisations civiques restent, quoi qu’en disent les acteurs, minoritaires et débouchent rarement sur des chamboulements de modes de vie et de leurs impacts, les engagements des entreprises sont plus souvent illusoires qu’opératoires. L’inquiétude ouverte par le constat d’un objectif de 2 °C qui reste incantatoire court à travers l’ensemble de l’ouvrage. Si l’enquête satisfait l’esprit en cernant les différents aspects du problème, elle n’apaise pas cette inquiétude, mais au contraire la confirme et au final l’amplifie. Au terme de ce parcours, l’incapacité collective à éviter la catastrophe programmée apparaît dans toute sa dimension tragique.

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