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Complexité et organisations. Faire face aux défis de demain

Complexité et organisations. Faire face aux défis de demain
MORIN Edgar and BIBARD Laurent , « Complexité et organisations. Faire face aux défis de demain », Eyrolles / ESSEC (École supérieure des sciences économiques et commerciales), 2018.

En quoi la pensée complexe concerne-t-elle la gestion de la chaîne logistique, la ville de demain, les conflits territoriaux, les marchés financiers, les systèmes d’information ou les crises sanitaires, les accidents technologiques ? Un livre très riche, dirigé par Edgar Morin et Laurent Bibard, apporte des réponses éclairantes, qui persuadent car elles s’appuient sur des exemples pratiques dans tous les domaines. Ils sont tirés essentiellement de conférences à la chaire Edgar Morin de la complexité de l’ESSEC que dirige Laurent Bibard.

Il est remarquable qu’une telle école ait créé cette chaire, alors qu’en majorité, les élites dirigeantes, formées en France par les Grandes Écoles, considèrent la pensée complexe comme une fantaisie intellectuelle ne les concernant absolument pas dans la pratique. La permanence de la pensée binaire fait que décideurs, mais aussi experts, ont du mal à comprendre que toute organisation est constituée de personnes et de groupes interagissant plus ou moins bien entre eux et avec des acteurs extérieurs, avec la société tout entière, et que ces interactions déterminent, qu’on le veuille ou pas, des interdépendances, des solidarités de fait.

Nos lieux de vie et d’action ne peuvent se décrire que comme des ensembles interagissant de systèmes complexes, incompréhensibles sans penser la complexité. Mais « nous sommes éduqués à une sursimplification, qui écarte tout ce qui ne rentre pas dans le schème de la réduction, de la disjonction, de la décontextualisation » constate Edgar Morin. Il ne suffit pas d’utiliser l’expression à la mode d’écosystème, pour cesser de réfléchir de façon cloisonnée et, plus dramatique, agir en conséquence, incapable de déchiffrer les situations réelles, d’où des gâchis, des échecs, des morts dans tous les domaines d’action.

L’ouvrage fournit une série d’exemples convaincants. Ainsi Félix Papier explique-t-il que « la complexité est constitutive du management de la supply chain : celui-ci a pour mission de combiner un ensemble d’éléments interdépendants sans perdre de vue le tableau d’ensemble, le but visé : la bonne délivrance du produit ou service ». Les facteurs humains sont essentiels pour dépasser une vision « mécanique » dans le mauvais sens du terme.

Le cas de l’Airbus A380, assemblage de composants fabriqués dans différents pays, prouve que la complexité du produit ne tient pas seulement à ses composants, à leur organisation, aux flux logistiques « mais aussi à l’environnement social et politique dans lequel s’insère son élaboration ». Il en va de même pour une mutation en cours, l’arrivée des véhicules électriques, et Carole Donada note que le caractère « touffu et disparate » des 19 propositions faites par le Centre d’analyse stratégique, pour aider son développement en France, « permet de penser que le politique se perd dans la complexité de ce secteur en émergence ».

La modélisation de l’activité d’un consommateur pour mesurer et anticiper les comportements des clients gagne aussi beaucoup à prendre en compte une approche intégrant la complexité, montre Nicolas Glady. Quant à la mise en place de systèmes informatiques uniques, les progiciels de gestion intégrés (ERP) dans les organisations, elle a été un facteur d’uniformisation et de simplification apparente, qui a fait monter de plus de 50 % les coûts informatiques de presque la moitié des entreprises concernées. En raison de la complexité des comportements des utilisateurs et des contournements qu’ils imaginent. Cela renvoie à « l’informatique clandestine [1] » et Julien Malaurent recommande, pour comprendre la situation réelle d’une entreprise, de prendre en compte au moins trois propriétés des systèmes complexes : la non-linéarité des effets, souvent non prévisibles, l’incertitude donc, et l’auto-organisation des acteurs, qui doit être considérée non comme un désordre mais comme source possible d’innovation de terrain.

Plusieurs chapitres analysent, exemples à l’appui, la complexité des conflits territoriaux, de la construction d’une ville de demain, la recherche urbaine restant handicapée par son cloisonnement en disciplines séparées. Cela rend caduque, déplore Sabah Abouessalam-Morin, « l’approche économiste de la pauvreté ». Les approches cloisonnées, le simplisme entraînent de nombreuses morts car elles empêchent de prévenir les risques et menaces nucléaires, radiologiques, biologiques et chimiques (NRBC), naturelles, accidentelles ou criminelles, et de réagir rapidement, dénonce Aurélien Colson, personnellement engagé face à la pandémie de l’Ebola.

Notre monde vit dangereusement à cause du pouvoir de séduction d’idées simples en apparence, simplistes en vérité, comme l’affirmation théorisée par Milton Friedman il y a un demi-siècle : les sociétés par actions « sont uniquement au service de leurs actionnaires et leur appartiennent ». Marie-Laure Salles-Djelic explique l’urgence d’une vision plus juste. Elle trace un historique glaçant de « l’institutionnalisation » des idées néolibérales par les disciples de Friedman devenus les conseillers de Pinochet, puis Thatcher et Reagan. Résultat, explique-t-elle, des États, des universités fonctionnent comme des entreprises privées, le secteur de l’art et les organisations sportives sont aussi contaminés.

Selon Laurent Bibard, les travaux d’Edgar Morin, dans les mêmes années 1970, ont apporté « le contrepoint naturel et nécessaire à la simplification qui allait affecter les sciences économiques et de gestion, voire les sciences sociales en général, pendant les décennies à venir ». Mais le credo du capitalisme ultralibéral met plus que jamais en danger à long terme « notre système économique et notre organisation démocratique ». Comme l’a écrit Edgar Morin [2], « il faut cesser de sacrifier l’essentiel à l’urgence, car l’essentiel est devenu urgent ».



[1] Voir Portnoff André-Yves et Soupizet Jean-François, « Intelligence artificielle : opportunités et risques », Futuribles, n° 426, septembre-octobre 2018, p. 17.

[2] Dans son exergue à : Portnoff André-Yves et Sérieyx Hervé. Alarme citoyens ! Sinon, aux larmes ! Manifeste pour une France « vénitienne », Caen : EMS (Éditions management et société), 2019 (analysé sur le site de Futuribles).

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