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Comment l’écologie réinvente la politique. Pour une économie des satisfactions

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Comment l’écologie réinvente la politique. Pour une économie des satisfactions
HAËNTJENS Jean , « Comment l’écologie réinvente la politique. Pour une économie des satisfactions », Rue de l’Échiquier, 2020.

Ce livre de Jean Haëntjens, économiste, urbaniste et conseiller scientifique de Futuribles International, s’adresse à tous ceux qui ont conscience de l’urgence à engager une transition écologique avec ses implications quotidiennes pour la vie sociale et l’économie, mais qui ont du mal à la concilier avec la politique. Dans son introduction, Jean Haëntjens souligne que les concepts classiques de l’économie, les notions de croissance et de décroissance notamment, nous enferment dans une nasse idéologique dont il faut sortir en s’intéressant à « l’économie des satisfactions » qui ne prendrait plus le produit intérieur brut (PIB) comme indicateur de référence des satisfactions matérielles ou immatérielles.

L’auteur rappelle dans son premier chapitre que les sociétés humaines ont depuis longtemps pratiqué une économie des satisfactions, ne serait-ce qu’en répartissant correctement les ressources vitales. Il explique dans le deuxième chapitre que celle-ci fonctionne grâce à quatre notions fondamentales : les consommations ou les contenus, les ressources, les processus qui les transforment, des autorités régulatrices. Elles constituent les piliers d’un système qu’il s’agit de transformer.

Les « contenus » de la consommation correspondent à des besoins très divers, l’alimentation, la sécurité, l’éthique, etc. Différents processus sont mis en œuvre pour y faire face, ils peuvent être d’ordre naturel, culturel, technique et éthique. Ils mobilisent des ressources, des capitaux au sens large : naturels (le sol, l’eau, l’air, etc.), techniques (connaissances, outils, infrastructures…), sociopolitiques (le droit), culturels (les arts) et éthiques (les croyances). Un système de satisfactions doit être régulé, des arbitrages étant nécessaires, par des autorités de nature familiale, politique, économique, culturelle et éthique. Il existe un jeu complet de correspondances et de relations entre les quatre notions qui fondent une société de satisfactions, ainsi une autorité politique peut s’impliquer dans des choix culturels et techniques, mais il est essentiel que l’ensemble soit cohérent.

Jean Haëntjens souligne que la limitation du réchauffement climatique et, plus largement, la transition écologique imposent des changements drastiques des contenus de la consommation et des modes de vie. Il constate aussi, dans son troisième chapitre, que des économies importantes sont théoriquement réalisables (dans les consommations d’énergie inhérentes aux déplacements notamment) comme Ivan Illich, un écologiste avant l’heure, l’avait fait dès les années 1970. L’auteur observe aussi que la société de consommation a trouvé un nouveau souffle avec les techniques numériques ; le cyberconsumérisme encourage des nouveaux modes de consommation par la publicité et les informations véhiculées par Internet, et promeut une smart society. Beaucoup d’options sont ouvertes avec, en schématisant, une opposition entre une politique incitative pour « limiter la consommation forcée », résultant de la pression du marché, et un recours aux contraintes pour « forcer la limitation de la consommation » ; elles sous-tendent le débat sur la décroissance. L’économie de satisfactions permet de jouer avec plusieurs leviers pour modifier les comportements, tout en évitant d’utiliser des arguments idéologiques stériles, par exemple la menace d’un effondrement de nos sociétés, pour modifier nos comportements ; une vision politique est toutefois nécessaire pour apporter de la cohérence.

La notion de processus, objet du quatrième chapitre, doit jouer un rôle important dans la nouvelle économie, l’écologie politique a d’ailleurs livré ses grandes batailles sur le terrain des processus techniques (les organismes génétiquement modifiés, l’énergie nucléaire, les énergies renouvelables). L’auteur observe que si Jacques Ellul avait dénoncé la mainmise du « système technicien » sur la société, dans les années 1970, le progrès technique est toujours un acteur important, mais il est devenu pluriel ; la diversité des filières techniques étant un atout dont il faut jouer pour changer l’économie, par exemple dans les transports. Il met en garde, cependant, contre les promesses non tenues de la « troisième révolution industrielle », celle du numérique qui assurerait une croissance « smart », dont Jeremy Rifkin est l’un des apôtres.

Jean Haëntjens met en évidence deux apports importants de l’économie des satisfactions : envisager les choix techniques dans le cadre de systèmes sociotechniques en prenant en compte toutes leurs conséquences potentielles (il cite l’exemple du Grand Paris express) ; renouveler l’intérêt pour les métiers qui contribueront aux mutations de la production, et apporteront des satisfactions individuelles et collectives. Il est également nécessaire, souligne l’auteur dans son cinquième chapitre, de s’intéresser à tous les capitaux (humain, naturel, technique, éthique, culturel…), l’un des objectifs de la nouvelle économie devant être de protéger les biens communs, un territoire urbain ou rural notamment. Si l’écologie veut réinventer la politique elle se doit de revisiter la notion d’autorité, l’auteur consacre ses sixième et septième chapitres à une évaluation des systèmes d’autorité, ainsi qu’à leur évolution au cours de l’Histoire, et il constate que la plupart d’entre eux sont aujourd’hui en crise (la famille, le monde économique, le politique, les églises, etc.). Un système de satisfactions ne s’imposera que s’il est cohérent, mais la question écologique n’a pas encore permis de concevoir un nouveau système d’autorités.

Comment faire émerger une société « écolo-humaniste » ? Telle est la question centrale que pose l’auteur dans les trois derniers chapitres de son livre. Il met en avant huit leviers pour une nouvelle stratégie : un nouveau mode de consommation, la maîtrise des systèmes techniques, la ville frugale de taille moyenne (par opposition à la tech-city), l’aménagement des territoires avec une meilleure répartition de la population, la société des métiers, l’écolo-capitalisme avec une économie mixte, des collectivités à moyenne échelle (ni les empires ni le small is beautiful), une éthique de la responsabilité territoriale par opposition à un « évangélisme technologique ». On ne pourra pas éviter un retour à l’économie et, notamment, une remise à plat de la fiscalité sur le travail, la consommation et les capitaux, en ne se contentant pas d’une taxe carbone. Un retour à la politique est incontournable car il est illusoire d’attendre que l’Histoire provoque une mutation écologique pour mettre en place une nouvelle gouvernance dans un contexte où, paradoxalement, « face à la montée des défis écologiques, ce n’est pas le manque de solutions, c’est leur surabondance » qui rend les choix difficiles. Dans sa conclusion, Jean Haëntjens plaide pour de nouvelles alliances politiques capables de mener à bien une transition en utilisant les huit leviers qu’il a relevés.

On lira avec grand intérêt ce livre, un plaidoyer très clair, délivré avec conviction, pour réinventer la politique au service d’une nouvelle « société de satisfaction ». La crise sanitaire déclenchée par la pandémie du coronavirus change la donne mondiale, mais la validité des analyses de Jean Haëntjens demeure, les modes de consommation et de production, les métiers, mais aussi les questions de santé qu’il évoque peu, seront des priorités. Il reste aussi que l’équilibre entre l’action de l’État et celle des collectivités territoriales sera, à l’avenir plus que jamais, une question majeure.