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Économie, emploi - Institutions

Clientélisme ou solidarité ? Que voulons-nous ? Pour une volonté politique renouvelée

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Clientélisme ou solidarité ? Que voulons-nous ? Pour une volonté politique renouvelée
PERRET François , « Clientélisme ou solidarité ? Que voulons-nous ? Pour une volonté politique renouvelée », L'Harmattan, 2017.

Réformer la France est un thème qui fait recette, et ce livre de François Perret vient s’ajouter à une longue liste, mais il mérite l’attention par plusieurs traits originaux.

D’abord, contrairement à la plupart de ceux qui se penchent sur le sujet, son point d’entrée est, non l’efficacité économique, mais la solidarité. Et là, apparaît la seconde originalité de la position de François Perret : à l’inverse de l’opinion fréquente qui voit dans le système de solidarité un point fort de la société française, il considère qu’il a été dévoyé et ne remplit plus sa mission ; la solidarité tant vantée de la société française n’est qu’un leurre, sous le couvert duquel se sont développés le clientélisme et la démagogie, sources d’injustice et de gaspillage. Un tel diagnostic, posé dans le titre, méritait une réflexion sur ce qu’est la solidarité. L’auteur s’y livre et en retient pour son propos une définition opérationnelle : la solidarité, c’est ce par quoi on arrive à combiner la diversité des besoins individuels pour aboutir à la définition d’une volonté commune, ce qui est le rôle du politique.

Pendant longtemps, à l’époque des Trente Glorieuses, le fédérateur de la volonté commune, ce qui provoquait une « mise sous tension » de la société, selon l’expression de François Perret, était selon lui l’idéal de la croissance économique, qui alors permettait l’accroissement des richesses tout en en assurant une répartition jugée globalement raisonnable. Mais ce consensus s’est délité, et au cours des dernières décennies, par manque de volonté politique, les responsables n’ont pas su, en France, lui trouver de substitut. Selon l’auteur, ce substitut devrait être largement fondé sur l’économie de marché qui apparaît, après la faillite du collectivisme, comme seul gage d’efficacité et de pertinence.

Mais cet outil a lui-même ses limites, bien connues. Parmi elles, François Perret met en exergue les conséquences du jeu aveugle du marché : « le monde économique est par construction un monde de violence […] générateur d’inégalités insupportables et d’exclusion ». Le mouvement altermondialiste l’a bien reconnu, mais il n’a pu, selon lui, donner de contenu concret à ses positions et en est resté aux bonnes intentions incantatoires. L’objectif de François Perret est de rechercher « un compromis honorable entre la bande de Davos et celle de Porto Alegre [1] ».

Ce compromis, il cherche à en dessiner les contours en abordant, dans les différents chapitres du livre, chacun des thèmes qui mettent en jeu la solidarité : l’organisation générale de la société (place de l’économie de marché, organisation du marché du travail, etc.), puis les différentes politiques publiques : les aides sociales, les retraites, l’éducation… Il en tire, selon un schéma désormais classique dans ce genre de texte, des propositions, au nombre de 34 .

Il formule des diagnostics et des remèdes dont certains plairont à la « bande de Davos » et d’autres à la « bande de Porto Alegre ». Ainsi, il considère qu’en France on méconnaît les vertus de la concurrence, qu’il convient d’augmenter l’âge de départ à la retraite tout en laissant une liberté de choix à son sujet. En revanche, pour ce qui concerne le secteur privé, il se situe du côté de Porto Alegre : en matière financière, il veut par exemple limiter la titrisation des actifs, instaurer une taxe du type « Tobin ». Il propose d’élargir la notion d’abus de biens sociaux de l’entreprise.

Il considère que le chômage est à la racine de la plupart des maux hexagonaux. La plus originale de ses propositions sur le sujet est celle qu’il appelle « Nous SA [2] », qui serait en fait un nouveau type d’organisation, assurant une mission de service public et pouvant prendre la forme d’une société privée, d’un organisme public ou d’une association ; son but serait de fournir à la fois du travail et une possibilité de réintégration durable aux personnes que l’on peut, à un titre ou à un autre, considérer comme fragilisées.

Sur ce sujet, comme à chaque fois qu’il évoque la nécessité d’aides à des fractions marginalisées de la population, François Perret porte attention à ce que l’aide ne soit pas déresponsabilisante, mais conçue de façon à être un facteur de progrès personnel et de réinsertion.

Les analyses sectorielles qui viennent d’être évoquées font apparaître des voies de progrès et résonnent d’optimisme. Le chapitre de conclusion est d’une tonalité plus réservée, comme si l’auteur avait finalement eu un remords et des craintes sur la possibilité de mettre en œuvre les réformes qu’il propose. C’est seulement en arrivant à la conclusion que François Perret aborde de front les difficultés liées à l’environnement international, en raison duquel notre pouvoir de décision se réduit. On peut regretter que l’auteur traite ce sujet de façon si cursive, alors que les aspects internationaux auraient pu être analysés plus à fond dans nombre de chapitres antérieurs.

Ces recommandations sont destinées aux dirigeants, comme le montre le sous-titre : « Pour une volonté politique renouvelée ». Et à cet égard, un prérequis est souligné par l’auteur : la possibilité de réforme nécessite honnêteté, pédagogie et vérité de la part des dirigeants. On peut s’interroger sur la possibilité d’une conversion en masse de cette catégorie de la population. Et surtout, on ne peut pas ne pas penser qu’un autre prérequis est à satisfaire, une autre conversion est à opérer, vers le bas si l’on peut dire. Quand on examine les différentes propositions et leurs justifications, on se rend compte en effet que la plupart d’entre elles dépendent, non seulement de la volonté des autorités publiques, mais aussi de l’adhésion de tous les acteurs concernés ; ainsi pour la proposition de création de ce que François Perret appelle les Nous SA, à la jonction de la gestion privée et de la gestion publique : comment arriver à ce que des agents à la recherche de leur seul intérêt égoïste et participant à ce genre de structure n’en pervertissent les résultats ?

Pour atteindre les objectifs de François Perret, n’est-ce pas alors finalement aussi à chacun d’entre nous d’opérer ce retournement intérieur qu’il réclame des dirigeants et par lequel nous donnerions plus de place à la solidarité dans notre comportement. On aurait aimé que l’auteur développe davantage les indices d’un changement possible en ce domaine, tels que la place croissante de l’économie du service et du partage, l’engouement pour les activités humanitaires. Ce seraient autant de raisons pour argumenter sur le scepticisme du dernier chapitre et mieux juger de la crédibilité des réformes proposées.



[1] En référence d’une part au G20, groupe des pays les plus riches, qui se réunit régulièrement à Davos ; d’autre part au Forum social mondial, qui s’est réuni lors de son lancement en 2001 (puis à plusieurs reprises ensuite) à Porto Alegre (NDLR).

[2] Par analogie avec les sociétés unipersonnelles qui ont des formes juridiques diverses, et sont souvent appelées familièrement des « moi SA » (SA pour société anonyme).