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Économie, emploi - Société, modes de vie

Capital et idéologie

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Capital et idéologie
PIKETTY Thomas , « Capital et idéologie », Seuil, 2019.

Sorti en septembre dernier, cet ouvrage a déjà été extrêmement commenté, faisant l’objet d’observations dithyrambiques comme de vives critiques. Ce nouvel essai est le prolongement du précédent, Le Capital au XXIe siècle [1], mais il se veut moins « occidentalo-centré » selon son auteur. Ces cinq dernières années, Thomas Piketty a profité de la promotion du « Capital » et des rencontres faites pour s’ouvrir à d’autres horizons, avec la volonté de mener plus de comparaisons internationales puisque ayant eu un accès facilité à de nombreuses sources indisponibles auparavant.

Nonobstant la remise en question de certaines affirmations et données, ce travail de recherche est largement salué par le milieu académique, y compris par ses plus fervents détracteurs.

Ce livre est divisé en quatre parties :

— La première partie décrit les régimes inégalitaires dans l’Histoire. Le fil rouge suit les sociétés dites ternaires fondées sur une inégalité trifonctionnelle, divisées entre la noblesse, le clergé et le tiers état. Le cas de la France est approfondi.

— La deuxième partie est consacrée aux sociétés esclavagistes et coloniales que l’auteur qualifie d’inégalités extrêmes. Le cas de l’Inde est approfondi.

— Dans la troisième partie, l’auteur décrit les éléments de la « grande transformation du XXe siècle », de la crise des propriétaires au début du siècle à l’inachèvement des sociétés sociales-démocrates, en passant par les sociétés communistes et l’hypercapitalisme.

— Dans la quatrième et dernière partie, il est proposé de « repenser les dimensions du conflit politique » détaillant les nouveaux clivages politiques américains, européens, indiens et brésiliens. L’auteur donne enfin au dernier chapitre de cette ultime partie des éléments « pour un socialisme participatif au XXIe siècle » et formule une dizaine de propositions structurelles.

La démonstration de Thomas Piketty se résume ainsi : l’inégalité n’est pas économique ou technologique, elle est idéologique ou politique. C’est le combat pour l’égalité et l’éducation qui a permis le développement économique et le progrès humain, et non pas la sacralisation de la propriété, de la stabilité et de l’inégalité. L’auteur appelle à éviter un repli identitaire aux lourdes conséquences, et à dépasser l’hypercapitalisme actuel, de préférence paisiblement par la délibération démocratique.

Certes, sur le long terme, le progrès humain est général et incontestable (en termes d’espérance de vie et de revenu par habitant). Mais on assiste à une remontée des inégalités depuis les années 1980-1990, qui en plus se creusent, dans toutes les régions du monde. Les plus pauvres ont un peu bénéficié de la croissance économique mondiale, les plus riches en ont énormément profité alors que les classes moyennes pas du tout.

L’auteur démontre qu’à toutes les époques, les idéologies ont toujours justifié leurs inégalités. Par exemple, sous l’Ancien Régime, la division entre le clergé, la noblesse et le tiers état était ainsi justifiée par le besoin de stabilité : le premier offrait les repères spirituels, la seconde la protection militaire, et le troisième la nourriture pour tous.

Et même la Révolution française ne trouve pas grâce à ses yeux : loin d’avoir restauré l’égalité entre les citoyens, elle aurait créé une « société de propriétaires ». À la veille de la Première Guerre mondiale, le 1 % des plus riches de France détenait 65 % de la propriété privée. Si les inégalités ont décru par la suite, c’est par la mise en place d’une redistribution par l’impôt. Mais les inégalités se creusent à nouveau depuis les années 1980, avec le développement d’une « nouvelle idéologie propriétariste ».

En apprenant de l’Histoire, nous dit Thomas Piketty, on peut définir une norme de justice et d’égalité acceptable par le plus grand nombre. Par exemple, la progressivité de l’impôt a toujours eu pour effet de corriger les inégalités, en particulier quand elle était forte sur les plus hauts revenus. La remise en cause de cette progressivité dans les années 1980 (passant en moyenne de 80 % à 40 % des taux d’imposition supérieurs) correspond à la remontée des inégalités aux États-Unis et en Angleterre notamment.

Selon l’auteur, l’échec des sociaux-démocrates est dû à l’abandon de toute volonté réformatrice alternative en termes de redistribution et de réduction des inégalités : ils ont cédé à la « fin de l’Histoire », à savoir la mondialisation libérale et l’économie de marché, version occidentale. Et l’auteur d’appeler de ses vœux l’instauration d’une « coalition égalitaire ». À partir des expériences analysées, il est « convaincu qu’il est possible de dépasser le capitalisme et la propriété privée et de mettre en place une société juste, sur la base du socialisme participatif et du social-fédéralisme ».

De nombreux commentateurs ont salué le travail de Thomas Piketty tant sur la forme et la méthode — important travail de recherche et de documentation, notamment historiques — que sur le fond — renouvellement des idées, « disruption », marqueur dans le débat des idées.

L’économiste Esther Duflo se réjouit pour sa part de voir cet ouvrage embrasser plusieurs sciences dans le but de proposer des idées qui rompent avec le fatalisme et le pessimisme « traditionnels » de la communauté des économistes [2].

Selon l’économiste, spécialiste des inégalités, Branko Milanovic, par exemple, cet « ouvrage pourrait transformer le regard des politologues sur leur propre domaine ». C’est ici l’approche globale de l’auteur qui est saluée : « caractérisée par le retour méthodologique de l’économie à ses fonctions originelles : être une science qui éclaire les intérêts et explique les comportements des individus et classes sociales dans leur vie quotidienne [3] ».

Marie Charrel, journaliste au Monde, considère ainsi que « probablement la grande vertu de cet ouvrage est de rappeler que certaines options économico-politiques, présentées aujourd’hui comme inapplicables, ont, en vérité, déjà été testées avec succès par le passé. Dans les années 1950 et 1960, les États-Unis affichaient le salaire minimum national le plus élevé du monde, tandis que des années 1930 à 1980, le taux marginal d’impôt sur le revenu culminait à 70 %-90 % pour les plus aisés. Or, la croissance était alors bien plus forte qu’aujourd’hui, preuve qu’imposer les hauts revenus n’est pas un frein à l’activité, et ne provoque pas automatiquement l’exil fiscal des riches [4]. »

Pour l’anecdote, depuis la sortie de son livre, Thomas Piketty inspire les candidats à la Maison Blanche. Alors que les inégalités économiques se creusent aux États-Unis, plusieurs candidats à l’investiture démocrate pour la présidentielle de 2020 reprennent les idées de taxation des plus riches défendues par l’économiste français.

En dépit de ces louanges, certains éléments chiffrés et des constats de l’auteur ont pu être critiqués. Par exemple, Thomas Piketty décrit les États-Unis comme une nation marquée par des inégalités « abyssales » d’accès à l’éducation supérieure. Or, selon l’économiste américain James K. Galbraith, il s’agit là d’une « étrange façon d’évoquer un pays qui, en vérité, a envoyé une plus grande part de sa population à l’université que la France — 42 % contre 30 % en 2013, selon l’OCDE [Organisation de coopération et de développement économiques) [5] ».

En outre, il est souvent reproché à Thomas Piketty, l’économiste qui décrit la réalité des inégalités, de trop souvent s’effacer devant le Piketty « penseur politique » qui prétend « dépasser et abolir le capitalisme » et refonder le système économique mondial [6].

C’est surtout cette « obsession égalitariste » ou encore « obsession sur les très riches », autrement dit ce « regard polarisé sur le sommet », qui est de nouveau dénoncée par certains économistes [7]. La position de Thomas Piketty, lit-on, revient « essentiellement à éradiquer l’inégalité “par le haut”, en organisant ce qu’il faut bien appeler une spoliation des plus riches par des taux d’imposition confiscatoire sur la propriété, les revenus et l’héritage [8] ».

D’autres observateurs ont relevé que la notion de liberté est « entièrement absente. De manière révélatrice, aucune mention n’est faite aux droits de l’homme : l’idée que l’individu soit propriétaire de lui-même, donc de ses œuvres, n’effleure même pas l’esprit de Thomas Piketty [9]. »

Que l’on soit fan ou bien opposant, nul doute que ce nouvel opus de Thomas Piketty fait et fera réagir en France et à l’étranger, en particulier outre-Atlantique — la version traduite en anglais devant paraître l’an prochain.

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N.B. :
ce texte n’engage que son auteur, à titre personnel, et non son institution d’origine.



[1] Paris : Seuil, 2013, analysé in Futuribles, n° 402, septembre-octobre 2014, p. 67-73 (NDLR).

[2]Citée dans Le Monde du 4 septembre 2019.

[6] Voir les critiques de Pierre-Antoine Delhommais dans Le Point ; et de Raphaël Legendre dans L’Opinion (12 septembre 2019).

[7] Tels Orsetta Causa et Nicolas Ruiz, dans Le Monde du 4 septembre 2019.

[8] Selon Olivier Galland, Slate, 28 septembre 2019.

[9]Jean-Philippe Feldman, avocat et enseignant sur le libéralisme, Le Figaro-Vox du 16 septembre 2019.