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Ressources naturelles, énergie, environnement - Société, modes de vie

Aux bords de l’irréversible. Sociologie pragmatique des transformations

Par

Aux bords de l’irréversible. Sociologie pragmatique des transformations
CHATEAURAYNAUD Francis and DEBAZ Josquin , « Aux bords de l’irréversible. Sociologie pragmatique des transformations », éditions Petra, 2017.

Il est difficile de résumer en si peu d’espace un travail aussi considérable et documenté. Celui-ci s’appuie, qui plus est, sur une méthodologie développée de longue date par les auteurs et use d’une terminologie définie dans de précédents travaux. La logique de l’ouvrage est celle du parcours d’enquête, qui vise à suivre au plus près les acteurs tout en replaçant ceux-ci dans des processus sociaux plus globaux. Articulé en quatre parties, l’ouvrage entend déconstruire la logique du discours catastrophiste et les catégories qui la sous-tendent. Il interroge également le statut de ce discours et son rapport à la perspective sociologique. Le catastrophisme, qui appelle un réexamen de la place des sciences sociales dans la compréhension de la société, peut-il être objectivé par ces mêmes sciences ? L’ouvrage en fait clairement le pari.

La première partie met en question la tendance des sciences sociales à produire des modèles globaux qui veulent interpréter l’ensemble de l’évolution du monde à l’aune d’un seul schéma. Ces discours ont en effet toujours leurs points aveugles et suscitent le plus souvent le développement de contre-discours conduisant finalement à des oppositions stériles. La « collapsologie », malgré l’immense réseau de disciplines qu’elle mobilise (ressources énergétiques, métalliques, agricoles, changement climatique, extinctions, crises financières, économiques, sociales et politiques), comporte ainsi un volet politique souvent naïf. Elle conduit en effet à privilégier les solutions locales, les politiques de la résilience, sans toujours questionner les impensés de telles positions [1]

Il s’agit bien plutôt pour l’auteur de proposer une pensée suffisamment contextuelle et précise pour  faire émerger les marges et potentialités d’actions spécifiques à chaque système. Ceux-ci possèdent en effet toujours des spécificités, une histoire, un état de l’art, qu’il faut comprendre comme tels. Le réchauffement climatique et la réduction de la biodiversité renvoient par exemple à des modes d’action bien distincts : l’un exige une action collective centrée sur les émissions carbone, l’autre des actions multiples, impliquant elles-mêmes divers modes d’expertise. Les enjeux écologiques ne peuvent, en d’autres termes, être compris que par une approche pragmatique, envisageant différents niveaux et points d’entrée (acteurs institutionnels, programmes internationaux, européens, français, etc.) ayant à chaque fois des logiques propres. Le sociologue explorant de telles questions est amené à « chercher les manières de lier et de délier les objets et les mondes » (p. 91) plutôt qu’à imposer une seule grille et un seul grand schéma.

La deuxième partie s’intéresse à ce que l’auteur nomme les logiques d’action, c’est-à-dire aux processus impliquant de nombreux acteurs et parties prenantes, à leurs trajectoires et à leurs points de basculement. Il est par exemple intéressant de comprendre comment des dispositifs de contrôle et de responsabilisation se sont construits à la suite de différents scandales (amiante, Mediator, etc.). Ceux-ci naissent en effet de  la conjonction de plusieurs processus sociaux, techniques, critiques. Ils ont été facilités par la disponibilité de l’information sur le Web, par la constitution de groupes d’action et le développement des capacités de contre-expertise, par l’institutionnalisation progressive d’un statut pour les lanceurs d’alerte. Ces mouvements sont eux-mêmes à comprendre à la confluence de différents processus, parfois contradictoires : perte d’autonomie du champ scientifique de plus en plus lié à l’industrie d’une part, substitution de la figure de l’expert à celle du savant, mais  aussi construction de modalités plus efficaces de contre-expertise.

La troisième partie s’attache à comprendre l’origine des signaux d’alerte susceptibles de conduire à des ruptures importantes dans la façon de traiter certaines questions (reconnaissance de la toxicité de l’amiante, etc.). Comment, demande l’auteur, se construisent les capacités de discernement alimentant les dispositifs de contrôle ou d’inflexion des processus sociotechniques ? La sensibilité humaine joue ici un rôle primordial. Ce sont les sensibilités ou fragilités particulières de certains individus qui permettent de mettre au jour des phénomènes qui resteraient sinon invisibles. En militant pour la prise en compte de certaines sensibilités (par exemple, en demandant que les Maisons départementales des personnes handicapées reconnaissent la sensibilité aux ondes comme handicap), on donne en effet un statut public, collectif à des difficultés jusque-là considérées comme individuelles. Cette évolution permet ainsi souvent d’amorcer un changement de regard sur les phénomènes en question.

Il s’agit enfin, dans la dernière partie, de saisir au plus près les transformations éprouvées par les acteurs et de leur donner un cadre analytique aussi souple que transposable (p. 497). Celui-ci vise à accroître les possibilités de reconfiguration des problématiques et positions, proposant un « espace théorique » par lequel l’expérience et la situation des acteurs peuvent se structurer, facilitant la transposition des discours en dispositifs d’action. Il s’agit en d’autres termes de sortir de la polarisation et de l’opposition des discours pour reconnaître leur pluralité, et de passer, selon les termes de l’auteur, « de la turbulence à l’action ».

La puissance du modèle proposé est indéniable. Son incompatibilité, sans cesse réaffirmée, avec l’option catastrophiste, peut cependant être remise en cause. Tout au long de l’ouvrage, en effet, l’auteur oppose un discours catastrophiste fatalement monovalent à un discours prospectif par essence ouvert au champ des possibles. L’avènement du catastrophisme rabattrait sur un plan unique la dynamique d’actions multiples que l’auteur entend mettre au jour et déconsidèrerait le travail des lanceurs d’alerte qu’il s’attache à promouvoir. On peut tout aussi bien penser cependant que le catastrophisme signifie moins la fin du travail d’ouverture des possibles, de bifurcations, qu’une redistribution des champs et horizons dans lesquels ceux-ci ont à s’agencer.



[1] Voir Felli Romain, La Grande Adaptation. Climat, capitalisme et catastrophe, Paris : Seuil, 2016, analysé sur le site de Futuribles. URL :  https://www.futuribles.com/fr/bibliographie/notice/la-grande-adaptation-climat-capitalisme-et-catastr/. Consulté le 17 octobre 2017.

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