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Anachronismes urbains

Par

Anachronismes urbains
OFFNER Jean-Marc , « Anachronismes urbains », Presses de Sciences Po, 2020.

Ce livre s’adresse à tous ceux qui, dans les mondes de la politique, de l’aménagement ou de l’urbanisme, expliquent à l’envi qu’il est urgent de « changer de logiciel », sans souvent mesurer la révolution mentale et sémantique qu’une telle entreprise implique. Un logiciel, c’est un cadre logique qui fonctionne avec des mots et des concepts. Et lorsque ceux-ci sont inappropriés ou périmés, le logiciel produit, avec la bonne conscience et la sûreté d’une horloge suisse, des décisions aussi décalées que contre-productives.

C’est bien ce qui se produit depuis 30 ans dans le champ de l’urbanisme, nous explique Jean-Marc Offner : « L’action publique se trompe de trajectoire. Elle regarde les questions urbaines avec des lunettes obsolètes. Sa vision, inchangée depuis un demi-siècle, est celle d’un univers qui n’existe plus. Elle rend inopérantes la manière de penser les problèmes de la ville contemporaine et leurs solutions. L’accusation est grave. C’est pourquoi ce livre entend la démontrer. »

La démonstration est menée tambour battant avec la finesse, le recul et la précision qui caractérisent les analyses de l’auteur, directeur de l’Agence d’urbanisme de Bordeaux et président du conseil stratégique de l’École urbaine de Sciences Po. Et elle s’appuie sur plusieurs exemples qui deviennent, sous sa plume acérée, autant de chefs d’accusation : la mobilité urbaine, la question du logement, la non-maîtrise de l’étalement urbain, les errements de la « mixité sociale », l’éloge de la proximité et les interminables réformes institutionnelles. À chaque fois, le constat est accablant. Et à chaque fois, la recherche de l’erreur renvoie à un dogme, inscrit dans le marbre administratif, qui repose souvent sur une analyse simpliste ou tronquée des phénomènes urbains. Proposer la densification verticale en réponse à l’étalement urbain, c’est à la fois mal comprendre les Français (qui préfèrent la maison individuelle), et mal appréhender les notions d’étalement et de densité. Proposer le transport collectif comme principale alternative à la voiture, c’est raisonner « transport » et non mobilité. À ces dérives dogmatiques s’ajoutent les incohérences entre les politiques sectorielles de l’État. Ainsi le même État qui affirme vouloir lutter contre l’étalement urbain, se distingue par « ses efforts financiers récurrents en faveur de l’accès à la propriété pavillonnaire, et [par] sa longue bienveillance à l’égard des hypermarchés de périphérie, singularité française en Europe ». L’incohérence devient alors schizophrénie.

Ce livre participe d’un mouvement de « grande lessive conceptuelle » qui secoue actuellement les mondes de l’aménagement et l’urbanisme, mouvement où l’on retrouve quelques chercheurs abondamment cités par l’auteur (Éric Charmes, Philippe Estèbe, Marie-Christine Jaillet, Martin Vanier ou Pierre Veltz…) [1]. Mais contrairement à certains de ses collègues, Jean-Marc Offner ne se contente pas de critiquer et de dénoncer. Il s’efforce de formuler, dans chacun des champs qu’il analyse, des contre-propositions. Certaines sont très convaincantes, notamment celles qui concernent la mobilité ou la gestion de l’étalement urbain. D’autres le sont un peu moins, comme le souhait de remplacer la démocratie résidentielle (qualifiée de démocratie du sommeil) par une démocratie des réseaux, ou celui de remplacer la formule du propriétaire accédant par un « locatif » dont on ne voit pas bien les contours (rappelons que les investisseurs institutionnels, dont la Caisse des dépôts, se sont massivement désengagés de ce secteur depuis 30 ans).

À la fin de l’ouvrage, Jean-Marc Offner met en exergue deux questions, qui n’ont pas aujourd’hui de réponse. La première est celle des outils méthodologiques qui permettront de penser la ville de demain, les outils actuels tissant souvent de fortes complicités avec les dogmes dominants, notamment ceux qui sont fabriqués par l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques). La seconde est celle des autorités qui sauront fabriquer et imposer ces nouveaux outils. L’auteur reconnaît que cette tâche ne peut incomber au seul monde académique, dont il est pourtant très proche.

Au-delà de son approche pratique, ce livre est aussi une réflexion sur les mots et la langue de l’urbanisme. L’auteur ne se contente pas d’ajouter un glossaire à la fin de son ouvrage. Il s’impose, comme fil rouge, une quête du mot le plus juste pour désigner chaque réalité urbaine. Après avoir convoqué Bernard Shaw, Pascal et Schopenhauer, il aurait aussi pu citer Camus : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » Il s’inscrit de ce fait dans un courant de la réflexion prospective qui considère le choix et l’invention des mots comme une clef de l’« ouverture des possibles ».



[1] Voir Cordobes Stéphane, Desjardins Xavier et Vanier Martin (sous la dir. de), Repenser l’aménagement du territoire. Colloque de Cerisy, Paris : Berger Levrault, juin 2020 (analysé sur le site de Futuribles).

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