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Économie, emploi - Ressources naturelles, énergie, environnement

Agir pour le climat. Entre éthique et profit

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Agir pour le climat. Entre éthique et profit
LARAMÉE DE TANNENBERG Valéry , « Agir pour le climat. Entre éthique et profit », Buchet Chastel, 2019.

Dans sa préface, Valérie Masson-Delmotte rappelle les origines et la geste du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), dont elle est une responsable de haut niveau. Créé à la demande du G7, en 1988, sous la double tutelle de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) et du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), il compte aujourd’hui 195 États membres.

En 30 ans, le GIEC a rédigé cinq rapports périodiques, dont le premier a conduit à la mise en place de la Convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique, (1992), tandis que le cinquième a servi de socle à la 21e conférence des parties à cette convention (COP21) et à l’accord de Paris de 2015.

Lors de la COP21, les gouvernements ont demandé au GIEC de préparer, pour octobre 2018, un rapport spécial sur les impacts d’un réchauffement global de 1,5 °C au-dessus du niveau préindustriel, et les trajectoires d’émissions compatibles, d’où il ressort qu’il est trop tard pour contenir le réchauffement à 1 °C, mais que l’objectif de 1,5 °C en 2040 n’est pas impossible à atteindre, quoique cela demande « des transitions sans précédent historique ».

Le décor ainsi planté, Valéry Laramée de Tannenberg, rédacteur en chef du Journal de l’environnement, prend le relais pour rappeler que les gouvernements avancent à pas de pèlerin, prenant des engagements courageux, mais ne les respectant guère, avec pour résultat que les émissions mondiales de CO2 ont augmenté de 60 % entre 1990 et 2017, et continuent de croître au rythme de 2,7 % par an. Quelques cas de réduction des émissions ont été observés, mais ils sont plus souvent dus à la réduction de l’activité économique provoquée par la crise de 2008 et à la délocalisation d’industries polluantes vers d’autres pays, qu’à une gestion avisée de la transition énergétique.

Une étude de 2015 publiée dans Nature montre qu’une stabilisation de la hausse à 2 °C imposerait de laisser dans le sol le tiers des réserves de pétrole, la moitié de celles de gaz et 80 % de celles de charbon, ce qui ne manquerait pas de mettre en crise les pays producteurs et de déstabiliser des régions entières. Quant au coût de restructuration du système énergétique mondial, il est évalué, en première approximation, à 100 000 milliards de dollars US, ou 15 mois du produit intérieur brut mondial. On comprend que les gouvernements marchent sur des œufs, mais le climat, lui, n’attend pas.

Si la carence des gouvernements est globalement navrante, la société civile se mobilise pour agir. C’est ainsi que, malgré l’opposition du président Trump, grand protecteur des mineurs de charbon, la Californie s’est donné pour objectif de réduire de 40 % ses émissions carbonées entre 1990 et 2030, et d’arriver à la neutralité carbone en 2045. En Europe, l’Union tardant à imposer une taxe carbone vraiment dissuasive, un millier de collectivités ont créé un premier réseau de cités en transition énergétique, auquel se sont jointes des villes d’Ukraine et de Crimée. En 2008, Gérard Magnin, un ancien de l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), a créé un réseau d’édiles, la Convention des maires, qui entend maintenir la pression sur les gouvernements et l’Union européenne ; 8 000 maires, représentant 252 millions d’habitants, militent pour une alternative énergétique. Stockholm a totalement restructuré son schéma de mobilité et vise la neutralité carbone pour 2040.

Au niveau mondial, un Conseil international pour les initiatives écologiques locales (ICLEI), mis en place dès 1990, aide les collectivités locales à atteindre des objectifs de développement durable. L’ICLEI épaule aujourd’hui plus de 1 500 cités dans 124 pays abritant 20 % de la population mondiale. L’Organisation des Nations unies (ONU) recense plus de 6 100 initiatives locales capables d’éviter l’émission de plus de cinq milliards de tonnes de gaz à effet de serre.

Les gouvernements ne voient pas d’un très bon œil ces initiatives territoriales qui leur échappent, d’autant plus que d’autres acteurs entrent en scène, qu’ils ne contrôlent pas davantage :

— Ce sont d’abord les organisations non gouvernementales (ONG) comme le World Wide Fund for Nature (WWF), la Global Climate Coalition (GCC), Global Carbon Project International, la KR Foundation, Climate Action 100+, la Oil and Gas Climate Initiative, le Club RE100 (155 multinationales adhérentes), The Nature Conservation, Conservation International, le Réseau Action Climat, en France, qui sont autant de formes différentes de mobilisation.

— Ce sont ensuite les multinationales qui, partagées entre le souci de faire du business as usual et la crainte de laisser passer le train des réformes si l’énergie décarbonée venait à s’imposer, font du lobbying pour préserver leurs positions, financent en même temps de la R&D pour préparer un futur décarboné, et subventionnent des ONG pour verdir leur image de marque.

— Ce sont aussi les actions lancées par des milliardaires philanthropes, qui dotent leurs fondations de moyens à faire pâlir les États. Certaines de ces fondations se regroupent pour augmenter leur pouvoir de pression, d’autres se reposent sur des ONG établies et les financent, pour obtenir, par exemple, la mise en place d’un marché fédéral américain de quotas d’émission. Richement dotée (600 millions de dollars US), ClimateWorks fait la liaison entre les fondations philanthropiques et les activistes du climat. Plus encore, les financiers du climat bâtissent deux projets complémentaires : l’Appel mondial pour l’action climatique et le projet Catalyst, piloté par ClimateWorks, lui-même appuyé sur le cabinet de conseil McKinsey. Quant à Bill Gates, Richard Branson et Dustin Moskovitz, ils n’hésitent pas à soutenir des projets futuristes de contrôle du climat par géo-ingénierie.

— Ce sont encore les cabinets d’avocats, qui découvrent un formidable gisement d’opportunités dans les procès « pour négligence » faits aux gouvernements par des actions de groupe.

— Ce sont enfin les milieux financiers, qui suivent attentivement les tendances mondiales pour savoir quand il conviendra de se débarrasser des actifs trop carbonés et d’orienter les 100 000 milliards de dollars US d’épargne vers la construction d’infrastructures bas-carbone. Ce qui, spéculation aidant, pourrait se traduire par la fermeture en cascade d’un grand nombre de sites d’extraction, de centrales électriques, d’industries « carbo-voraces », laissant aux États et territoires le soin de se débrouiller avec la casse sociale et la reconversion des bassins d’emploi.

Ces acteurs non étatiques (dont nous n’avons cité qu’une petite partie, le lecteur de l’ouvrage s’en rendra compte) maintiennent les États sous pression, pour qu’ils bannissent les énergies fossiles et développent l’économie circulaire ; pour qu’ils réorganisent l’urbanisme et la mobilité, l’agriculture, la sylviculture et l’alimentation industrielle.  

Selon Valéry Laramée de Tannenberg, nous sommes arrivés au moment de bascule historique où les États doivent finalement se décider à faire ce que l’on attend d’eux, ou bien laisser la voie libre au business as usual et se soumettre aux caprices climatiques…, à moins de mettre la démocratie entre parenthèses etd’abandonner les commandes à la « ploutocratie prodigieuse » des milliardaires philanthropes. Qu’en pensent les citoyens ?