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Géopolitique - Santé

Aftershocks: Pandemic Politics and the End of the Old International Order

Par

Aftershocks: Pandemic Politics and the End of the Old International Order
WRIGHT Thomas and KAHL Colin , « Aftershocks: Pandemic Politics and the End of the Old International Order », St. Martin’s Press, 2021.

Nombreux sont les ouvrages qui portent sur les conséquences observées et prévisibles de la pandémie de la Covid. Nombreux sont également ceux qui décrivent les mesures prises par les différents gouvernements. Aftershocks, le livre coécrit par Colin Kahl et Thomas Wright, sort du lot sous deux aspects. En premier lieu, en analysant méticuleusement les réponses nationales — qui détaillent parfois à l’heure près les processus de décision —, les auteurs rappellent le rôle prépondérant des hommes, des relations interpersonnelles, de la coordination des acteurs, de la fiabilité des informations, de la confiance…, autant d’éléments que l’on sait déterminants dans l’issue d’une bataille. En second lieu, en inscrivant leurs analyses dans le contexte international de 2020, caractérisé par l’affirmation des nationalismes, la fragilité du multilatéralisme et la rivalité grandissante entre États-Unis et Chine, ils montrent comment pandémie et géopolitique interagissent négativement l’un sur l’autre, démultipliant les menaces auxquelles nos sociétés doivent faire face.

Amis de longue date, experts en relations internationales — l’un, Colin Kahl, par ses fonctions au département de la Défense dans les administrations Obama puis Biden, l’autre, Thomas Wright, par son travail au sein du projet sur l’ordre international et la stratégie de la Brookings Institution —, les deux auteurs ne se penchent sur le présent que pour se préparer au futur. Comment affronter les menaces globales à venir dans un monde de compétition effrénée ? S’agissant des États-Unis en particulier, comment se préparer à relever des défis transnationaux dans un contexte de rivalité exacerbée avec la Chine ?

D’entrée, la mesure de l’enjeu est prise. En étudiant les effets de la grippe espagnole sur l’issue du premier conflit mondial et, en conséquence, sur les désordres économiques, politiques et sociaux qui s’en suivent, Colin Kahl et Thomas Wright alertent sur la profondeur, encore insoupçonnée, des bouleversements induits par la nouvelle pandémie. Et les auteurs d’en conclure : le moment du choc est aussi important que le choc lui-même ; la marche vers la Deuxième Guerre mondiale s’explique en grande partie par l’absence d’une réponse commune des démocraties d’une part, par le refus des Américains d’assurer un rôle de leadership dans l’entre-deux-guerres de l’autre.

Qu’en est-il aujourd’hui ? La pandémie de la Covid surgit dans un contexte d’extrême rivalité entre grandes puissances, qui pèse pour une large part dans la gestion de la crise au niveau national et international : désinformation quant au degré de contagion ou à la virulence du virus, manque de transparence pour accéder aux données, instrumentalisation de la menace au service de stratégies de domination. Les postures chinoises, américaines et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sont ici analysées à la loupe. Bien que préparée au risque épidémique après l’expérience du SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) en 2002, puis de l’épidémie de H1N1 en 2009, la Chine est, dans un premier temps, dépassée par la propagation du virus. Dans ce pays désormais dirigé par un autocrate, la crainte de révéler la vitesse des contaminations retarde la remontée des informations au Centre chinois de contrôle et de prévention des maladies. Surtout, les laboratoires se voient interdire la publication de leurs résultats, obstruant toute investigation de l’OMS. L’essentiel est dans un premier temps de sauver la face. Très vite pourtant, Pékin retrouve une posture offensive : diplomatie du masque d’abord, du vaccin ensuite, puis plus généralement, retour de la diplomatie du « loup guerrier », à quoi s’ajoute une vaste campagne de désinformation faisant valoir la supériorité du modèle chinois dans la gestion de la crise, face aux démocraties décadentes.

Face à eux : les États-Unis, dont le président Donald Trump ne lit la pandémie qu’à travers le prisme de sa rivalité avec la Chine. Il en résulte une politique qui privilégie l’économique sur le social ou le sanitaire, une énergie d’abord investie dans une guerre de communication pour faire reconnaître la responsabilité de Pékin dans l’origine de la pandémie — Mike Pompeo fera échouer le G7 de mars 2020 au motif que le communiqué refuse de parler du « Wuhan virus » — et enfin, la décision de se retirer de l’OMS jugée trop complaisante vis-à-vis de son rival. De fait, même si leurs objectifs convergent — l’accession aux données — l’administration américaine et le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, divergent sur la démarche à adopter vis-à-vis de Pékin que le second veut conciliante. Conséquences symptomatiques du poids du contexte sur la gestion de la pandémie : l’OMS hésite, tarde et se décrédibilise ; de même, au sein du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies, les puissances peinent à s’accorder sur un appel au cessez-le-feu.

Balayant le globe, les auteurs dressent un tableau très instructif des facteurs de succès ou d’échec des politiques adoptées. Contrairement à une idée répandue, la nature du régime, démocrate ou autoritaire, n’est pas déterminante. En revanche, le sont : la vitesse de réaction, par la mise en place de procédures de test, traçage, isolement, mesures d’hygiène… ; l’existence d’institutions gouvernementales performantes, travaillant en collaboration avec les autorités locales et disposant de moyens matériels et financiers suffisants ; une expérience de crises sanitaires ou climatiques ; enfin, la confiance des populations dans leurs dirigeants. Dans ces conditions, les États les plus vulnérables abordent la crise avec de lourds handicaps. Les cas du Bangladesh et du Pérou illustrent tristement cette inégalité des chances. De manière générale, dans les pays en développement ou émergents, les effets induits par la pandémie sont souvent pires que la pandémie elle-même, s’ajoutant aux conflits ou à la crise climatique.

Ces dommages sont de différents ordres : crise économique, bien évidemment, avec une chute de 3,5 % du produit intérieur brut mondial en 2020, la plus forte jamais observée dans l’histoire moderne, conséquence du confinement, de l’interruption de secteurs entiers tels que l’aérien ou le tourisme, de la désorganisation des chaînes de valeur… ; crise financière, avec une explosion de l’endettement global de 15 000 milliards de dollars US ; recul significatif dans la lutte contre la pauvreté ou les maladies — sida, tuberculose, malaria — ; exacerbation des causes de conflit — États faillis, nouvelles opportunités pour les groupes rebelles — ; indirectement, augmentation des flux migratoires sous l’effet des conflits ou de la misère ; régression de la démocratie, par l’occasion offerte aux dirigeants « illibéraux » de renforcer leur autorité, d’attaquer leurs opposants, de restreindre les libertés civiles ou de manipuler les élections, comme ce fut le cas notamment en Hongrie, Bolivie, Philippines, Inde, Rwanda, Hong Kong ; enfin, détournement des nouvelles technologies à des fins de surveillance et de privation excessive des libertés.

Comment les auteurs voient-ils l’avenir ? Pavé de nouvelles menaces globales dans un contexte persistant de rivalité. Comment s’y préparer ? En construisant, derrière les États-Unis, une coalition de pays aux valeurs libérales communes, travaillant en collaboration avec l’OMS, les organisations non gouvernementales, les entreprises privées et les acteurs philanthropiques, réunis autour d’un projet opérationnel — réorganisation des chaînes de valeur pour une meilleure adaptabilité, refonte des mécanismes de décision pour validation des diagnostics, vaccins…, création d’instruments financiers, etc. — et convaincus par la nécessité de soutenir les pays les plus vulnérables, dans leur intérêt propre et par obligation morale. Mais les États-Unis, clivés par la fracture partisane, y sont-ils prêts ? En ont-ils encore la légitimité ?

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