Livre

Économie, emploi - Ressources naturelles, énergie, environnement - Société, modes de vie

Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques

Par

Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques
CHARBONNIER Pierre , « Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques », La Découverte, 2020.

Dans cet ouvrage volumineux, Pierre Charbonnier, philosophe, livre une impressionnante fresque historique des idées politiques et économiques qui ont structuré notre modernité. Il les interroge à l’aune de leur rapport explicite, mais aussi implicite — et c’est ce qui est le plus intéressant —, à l’espace et à la Terre, et dans une certaine mesure au temps. En opposition à l’histoire des idées environnementales, mais plutôt à partir des doctrines politiques modernes, sa méthode consiste à analyser leurs rapports au milieu, à la matérialité dans laquelle elles ont émergé. Car selon Pierre Charbonnier, il n’y a pas à « démêler l’écologie de la politique », les idées et institutions sociales ont des coordonnées matérielles. À l’heure où crise démocratique et bouleversement climatique s’alimentent, l’analyse de Pierre Charbonnier est utile pour dépasser le faux dilemme « écologie autoritaire ou liberté sans lendemain ? »

Au gré de sept chapitres, ce sont les plus déterminants penseurs politiques et économiques européens qui sont passés au crible de la question écologique, à travers le prisme terrestre et spatial. De Grotius à Locke, en passant par Quesnay, Smith, Marx, Proudhon ou Polanyi, Pierre Charbonnier analyse autant de doctrines à la hauteur de ce qu’elles disent de notre rapport au territoire mais aussi au temps.

Pour cette exploration, l’auteur débute par les réflexions de Grotius et Locke. C’est ce moment où l’Europe sort d’un déterminisme historique temporel et spatial. Avec les empires ou la colonisation d’un côté, et la sécularisation de l’autre, le XVIIe siècle ouvre un espace de reconfiguration idéologique profond en repoussant ces deux frontières spatiales et temporelles.

Décrivant les différences entre les physiocrates, avec leur modèle organique encastré dans les lois naturelles, et les libéraux britanniques, avec leur modèle industriel visant à s’arracher au déterminisme de la terre, mettant en perspective le caméralisme allemand, ce panorama permet de rappeler que le libéralisme n’est qu’une option parmi d’autres à cette période. L’auteur pointe les tensions naissantes au cœur des idéologies entre émancipation et attachement, autonomie ici et hétéronomie ailleurs. Ainsi, sur la dimension spatiale ou territoriale, le libéralisme anglais constitue un cas intéressant. Car ce n’est pas dans la croissance intensive (soit une meilleure mobilisation de ses facteurs de production) que l’Angleterre trouve la source de sa différenciation, mais bien dans l’accès aux « hectares fantômes » de la colonisation selon Kenneth Pomeranz. La croissance extensive, avec l’accès aux hectares et ressources impériales, est une illustration de ces empiètements et ces souverainetés à périmètre variable, ou en tout cas assises sur des conditions matérielles pas toujours assumées. Sur la question temporelle, il est instructif de relire Jevons décrivant la formidable opportunité que constitue le charbon pour l’Empire britannique, comme ressource naturelle de stock et disponible à souhait, et en même temps, la dépendance tout aussi considérable qu’il créé envers une source d’énergie abondante indéfiniment [1].

Dans ses quatre derniers chapitres, l’ouvrage s’inscrit dans l’après-Seconde Guerre mondiale et prend aussi une tournure plus contemporaine, voire prospective. Après « l’innocence modernisatrice » des Trente Glorieuses, une réflexivité nouvelle apparaît, mais sans assumer encore pleinement la charge écologique de la modernité, tout comme la charge humaine dans l’histoire coloniale est difficile à assumer et pourtant incontournable dans la compréhension de ces constructions politiques et succès économiques. Les sociétés industrielles naviguent entre tentative de prise en compte des limites ou seuils (réserves, écosystèmes…) et gestion des risques à partir des années 1970.

À la fin de ce parcours historique, la liberté, ici et maintenant, soit en Occident au XXIe siècle, apparaît construite en faisant l’impasse sur ses implications ailleurs et demain, soit les pays du Sud largement et les bouleversements climatiques qui sont devant nous. Une parenthèse de quelque 300 ans où une partie de l’humanité a empiété dans le temps et l’espace pour construire son autonomie. Cette autonomie s’est construite en parallèle de l’hétéronomie de l’autre partie de l’humanité en somme, et des non-humains. Ce temps est en train de se refermer, les limites spatiales et temporelles (re)deviennent un horizon qui doit structurer les débats politiques. Une grande partie de l’outillage idéologique et politique des derniers siècles apparaît alors obsolète face à l’enjeu de réencastrer le modèle économique, politique et social dans des limites géoécologiques.

Alors que la question écologique actuelle oblige à repenser les bases matérielles de notre mode de vie, où le changement climatique bouleverse notamment les territoires qui constituent ces bases, on perçoit la tension entre abondance matérielle et liberté. L’analyse de Pierre Charbonnier, dense et parfois rude, est précieuse, notamment parce qu’elle articule science, technique, droit, économie et politique avec le territoire, et permet d’explorer une grande partie de notre héritage idéologique. Et il dessine quelques pistes s’inspirant notamment de Polanyi. Tout comme le socialisme a pu proposer une organisation politique et sociale face au choc de l’industrialisation, du libre marché, de la consommation de masse, l’écologie politique doit faire de même face au choc géoécologique. Et « symétriser », c’est-à-dire construire de nouveaux arrangements, sur base de l’abolition de l’ancien régime intellectuel, où « rendre à la femme, au monde colonisé et à la nature leur rôle d’acteurs historiques à part entière ».

Il ne s’agit donc pas de décarboner simplement l’économie (les systèmes productifs, les infrastructures, les mécanismes de financement…), mais aussi l’organisation démocratique et ses aspirations. Les alliances politiques, le collectif, le rapport à la nature, aux non-humains, les conditions matérielles de la liberté, construits dans la matrice industrielle et productiviste, nécessitent autant de redéfinitions à entreprendre dans l’épreuve climatique qui débute.



[1] Sur ce sujet, voir le futur d’antan de William Stanley Jevons publié par la revue Futuribles en février 2005 (NDLR).