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Abécédaire citoyen des sciences

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Abécédaire citoyen des sciences
CHEVALLIER-LE GUYADER Marie-Françoise , « Abécédaire citoyen des sciences », Le Pommier, 2017.

Les connaissances scientifiques jouent un rôle de plus en plus important dans nos sociétés : elles contribuent au débat public et à la prise de décision, et elles sont souvent au cœur de controverses. Face au flot d’informations qui déferle sur les citoyens et les décideurs, il est impératif de démêler le vrai du faux, de préciser des certitudes et d’identifier des zones d’ombre afin de faciliter de nombreux débats de société. C’est l’objectif de ce livre de Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader, publié en collaboration avec l’IHEST (Institut des hautes études pour la science et la technologie, qui organise de sessions de formation et des ateliers de réflexion sur la science et la technologie) que l’auteur a créé et dirigé.

Cet abécédaire des sciences est citoyen car il veut « mettre les sciences en culture », en confrontant les défis et les mutations de notre époque à des questions de science. Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader a choisi 45 thèmes (d’« ADN » à « zéro risque » [1]) qui sont abordés à travers trois types de textes : des billets écrits par l’auteur, des dialogues (interviews de celle-ci avec une personnalité intervenue à l’IHEST), des paroles (tribunes écrites par d’anciens intervenants à l’institut). Toutes les disciplines sont sollicitées, des mathématiques à la philosophie en passant par la physique et la biologie. Nous nous contenterons de parcourir l’abécédaire, en signalant quelques thèmes qui sont en résonance avec des débats actuels ou qui, probablement, resteront d’actualité.

Pierre Veltz prend ainsi la parole pour souligner l’importance de la montée en puissance des « archipels » dans l’économie mondiale, c’est-à-dire des territoires (une métropole par exemple) qui vont concentrer de la production avec des services, de l’innovation et qui s’intègrent dans des réseaux mondiaux, un thème qui est au cœur des débats sur les politiques économiques, voire universitaires. Le climat est abordé dans plusieurs rubriques. L’historien Jean-Baptiste Fressoz montre qu’il est important d’avoir une vision historique du rôle du CO2 dans l’évolution du climat pour éviter de trop globaliser les questions environnementales, tandis que le philosophe Mathias Girel souligne, dans « controverse », que le débat sur le climat doit éviter deux risques : le doute insidieux qu’instillent les climato-sceptiques et les affirmations péremptoires du style « la science a tranché ». Enfin, l’auteur rappelle le long cheminement de la convention de l’Organisation des Nations unies sur le climat vers l’objectif des « deux degrés ». Le réchauffement climatique conduit le monde à changer de paradigme énergétique, il lui faut décarboner l’énergie et donc les « kilowatts », et elle souligne, à juste titre, que la question énergétique conduit, au fond, à s’interroger sur la manière dont les mutations techniques façonnent les sociétés.

Nous sommes entrés, depuis quelques années déjà, dans l’ère du numérique et l’utilisation des big data est l’enjeu d’un grand débat ; plusieurs rubriques de l’abécédaire abordent cette question par différents biais. L’épistémologue Bruno Bachimont observe que si les « données » massives, les big data, sont souvent envisagées sous l’angle du pouvoir (des multinationales acquièrent un monopole de leur traitement), elles nous obligent à réexaminer notre relation au réel, elles peuvent aussi modifier les pratiques médicales avec l’e-santé, via le Web, souligne Antonio Casilli. Une intelligence artificielle, manipulant un très grand nombre de données, ouvrirait la voie, selon les transhumanistes, au « cyborg », une intelligence non biologique supérieure à celle de l’homme, une perspective qui conduirait celui-ci, selon le philosophe Jean-Michel Besnier, à se déprendre de soi-même en confiant son sort à une machine dont la « duplication », grâce à des automatismes, conduirait finalement à un monde formaté et figé.

« Innovez ! » est, aujourd’hui, le maître mot des politiques publiques, de recherche notamment, mais la relation de l’innovation avec la société n’est pas sans problèmes souligne l’auteur, car elle n’est pas toujours synonyme de progrès, comme le montrent les débats sur le principe de précaution qu’analyse l’industriel Bertrand Collomb, il n’y a certes pas de société avec « zéro risque », mais on confond trop souvent, dans son application, un risque identifié à une inquiétude du public. L’innovation devrait d’ailleurs être au cœur du projet d’une « entreprise » remarque avec force Armand Hatchuel, spécialiste de la gestion, la créativité dans le « travail », qui débouche, parfois, sur l’innovation, étant un moyen de se réaliser selon le sociologue Pierre-Michel Menger.

La mondialisation s’accompagne depuis peu d’un retour des « frontières », observe le géographe Michel Foucher, qui sont matérialisées, parfois, par des murs et qui enferment des communautés. Le monde en 2050, quant à lui, pourrait compter 9,5 milliards d’habitants et le démographe Hervé Le Bras s’interroge donc sur cette humanité « XY » : peut-on espérer une convergence des taux de fécondité qui stabiliserait la population de la planète ? L’ethnologue Maurice Godelier souligne que la question de la parenté et de la filiation (« naître ») se pose différemment aujourd’hui dans les pays occidentaux, comme le montrent les débats actuels sur la procréation médicalement assistée (PMA) et la gestation pour autrui (GPA).

L’« ADN », le « boson de Higgs » dont Étienne Klein explique l’importance que revêt sa découverte pour la compréhension de la matière, ainsi que la sonde spatiale européenne « Tchoury » sont des marqueurs de l’activité scientifique et de la « société du savoir » dont cet abécédaire décrit de nombreux enjeux. Ce livre, à la lecture facile car clairement rédigé, n’est ni un dictionnaire ni une encyclopédie, mais un véritable vade-mecum très utile pour mieux comprendre la dimension scientifique de nombreux débats de société. On regrettera sans doute l’absence de certaines rubriques (si l’« utopie » y a sa place, ce n’est pas le cas de la prospective ; de même, on peut s’étonner de l’absence d’une réflexion sur les migrations, les méthodes de la science et la propriété intellectuelle), mais le lecteur fera une large moisson d’informations pertinentes pour mieux comprendre des défis du monde de demain.



[1] Les mots entre guillemets dans la suite de cette recension renvoient à diverses entrées de l’abécédaire (NDLR).

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