Livre

Économie, emploi - Institutions - Société, modes de vie

À la recherche de l’Europe sociale

À la recherche de l’Europe sociale
POCHET Philippe , « À la recherche de l’Europe sociale », Presses universitaires de France, 2019.

Encore davantage que le prétendu « déficit démocratique », le déficit social de la construction européenne a fait l’objet de nombreux ouvrages, souvent partisans, qui ont trouvé commode de dénoncer l’« Europe ultralibérale », comme Georges Marchais avait dénoncé « l’Europe du grand capital », parce qu’ils étaient en fait hostiles à la construction européenne. Pourtant, les europhobes britanniques font la critique inverse, en lui reprochant son prétendu excès de dirigisme. Dans un cas comme dans l’autre, l’important est de démolir le projet européen.

Ce n’est pas un reproche que l’on pourra adresser au livre de Philippe Pochet, qui présente une analyse très documentée, bien argumentée et parfaitement honnête des forces et des faiblesses des politiques européennes dans ce domaine. En effet, dans l’incontestable déficit social qui caractérise le monde actuel, il n’est pas facile d’isoler la part qui revient à la construction européenne. L’auteur montre bien comment l’émergence du chômage de masse dans les années 1970, les progrès technologiques et la concurrence des nouveaux pays industriels ont inversé le rapport de forces favorable aux salariés qui avait dominé les Trente Glorieuses, et ce dans tous les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qu’ils appartiennent ou non à l’Union européenne (UE).

Dans cette dérive néolibérale, l’UE détient une part de responsabilité en ayant développé bien plus d’intégration négative (la dérégulation et le développement de la concurrence) que positive (la mise en œuvre de politiques de solidarité au niveau européen), par une constante asymétrie entre le social et l’économique.

Dans son premier chapitre traçant les contours du modèle social européen, l’auteur rappelle comment, au moment de la signature du traité de Rome (1957) et dans le contexte de l’époque de forte croissance économique et de plein emploi, on croyait que l’intégration économique serait nécessairement un facteur d’amélioration des conditions sociales. Ainsi, le besoin d’une politique sociale explicite n’a pas été retenu ; des progrès réguliers étaient alors obtenus dans le cadre national chez les six membres fondateurs, où les niveaux de vie étaient voisins à l’exception, significative, du Mezzogiorno pour lequel le gouvernement italien a demandé et finalement obtenu une intervention communautaire à finalité régionale et non sociale. En fait, le tournant pris en faveur d’une aide aux reconversions des industries en difficulté, notamment avec la création du Fonds européen de développement régional (FEDER) en 1975, a donné la priorité à l’action régionale.

Chaque nouvel élargissement de l’UE ayant apporté des nouveaux membres au produit intérieur brut (PIB) par habitant inférieur à la moyenne des six, c’est la politique régionale (de cohésion à partir de 1988) qui a été chargée du rééquilibrage, qui a représenté au cours des années 2000, un transfert net de 0,4 % du PIB au profit des États membres les moins avancés (le budget global ayant été porté au tiers de la dépense communautaire). En revanche, si la Commission a fait plusieurs tentatives de lancement d’un projet d’harmonisation de la protection sociale, les gouvernements s’y sont opposés, pour des raisons soit budgétaires (les plus riches ne voulant pas payer pour les autres), soit institutionnelles (refus de laisser interférer la gouvernance communautaire dans des affaires devant rester exclusivement nationales). Si l’UE avait déjà été fédérale, il est probable que ces difficultés auraient été surmontées.

Comme l’analyse Philippe Pochet, ces réticences sont encore plus fortes aujourd’hui, en raison de la remise en cause des régimes de protection sociale dans les États membres et de l’aggravation des écarts de revenus entre le noyau central et les pays du Sud et de l’Est. Certes, comme le montre l’auteur, une abondante législation a été adoptée. Cependant, ce qui aurait été logique, l’achèvement du marché unique, ne débouche pas sur la création de l’« espace social européen » espéré par Jacques Delors. Ensuite, le carcan de la politique monétaire adoptée par l’UE, sur le modèle de la Bundesbank, conduit les États membres les plus endettés à généraliser le « moins-disant social » dans les politiques nationales, en dépit de la résistance des syndicats.

Dans les chapitres suivants, l’auteur analyse de manière détaillée le contenu des politiques européennes : les deux politiques phares des années 1970 (l’égalité hommes-femmes et la santé-sécurité sur les lieux de travail), l’évolution du système de relations industrielles, les failles de la « méthode ouverte de coordination » chère à la commission Barroso et les développements les plus récents : les effets de la nouvelle gouvernance européenne, notamment avec l’euro, sur les politiques sociales, et l’impact de la lutte contre le changement climatique.

Une réserve cependant sur cet excellent travail, qui ne doit pas seulement être lu par les spécialistes de la politique sociale : en quatrième de couverture, le Brexit y est présenté comme un symptôme spectaculaire de la crise du projet européen. La suite des événements nous montre bien que si crise il y a, elle est pour l’essentiel celle du Royaume-Uni et de ses composantes. De manière peut être inattendue, ce serait plutôt le système européen, notamment dans sa dimension juridique, qui montre sa solidité. Et quand le très libéral The Economist, dans son éditorial du 14 septembre 2019, se fait l’avocat d’une assurance chômage européenne, on peut penser que tout espoir de politique sociale européenne n’est pas perdu.

Read related content

Recherche

Faire une recherche thématique dans la base bibliographique