Note de veille

Population - Société, modes de vie

Vers une baisse durable des naissances en Europe ?

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La baisse de la fécondité concerne aujourd’hui tous les pays du monde. Les interprétations des causes de cette baisse divergent : effet de la généralisation d’un principe individuel de rationalisation de la vie pour les uns (Landry [1]) ou résultat de l’émergence d’un mode moderne de développement économique pour les autres (Notestein [2], Davis [3]). Cette baisse va-t-elle se traduire par une baisse des naissances ?

Une hausse des naissances dans le monde tirée par l’Afrique

Pour que cela soit le cas, il faut que la baisse de la fécondité soit très ancienne et suffisamment marquée, et / ou que son incidence ne soit pas surcompensée par une hausse des effectifs de femmes en âge de procréer (15-49 ans). Ainsi, bien que la fécondité mondiale ait été réduite de moitié depuis le début des années 1960 (ICF [4] tombé de 5 enfants en moyenne par femme à 2,5), le nombre annuel de nouveau-nés n’en est pas moins 25 % plus élevé aujourd’hui (140 millions contre 110 millions), les femmes en âge de procréer dans le monde étant, du fait d’une survie nettement améliorée, 2,7 fois plus nombreuses qu’en 1960 (1,9 milliard contre 0,7 milliard) [5].

Ce schéma mondial est largement corrélé à la situation africaine. En Afrique, la fécondité excède encore en moyenne quatre enfants par femme et la population féminine âgée de 15-49 ans a été multipliée par cinq depuis 1960. L’Europe [6], en revanche, est un continent précurseur en matière de baisse de la fécondité.

Une baisse de la fécondité généralisée en Europe

Alors qu’elle avait parfois très vigoureusement rebondi après la Deuxième Guerre mondiale et avoisinait fréquemment trois enfants par femme au début des années 1960, la fécondité des pays européens a ensuite subitement et, parfois, très profondément décliné (graphique 1). Malgré quelques superficiels et éphémères regains enregistrés ça et là, elle fluctue aujourd’hui dans une fourchette ouverte de 1,3 enfant par femme (Portugal, Grèce, Italie, Espagne) à 1,9 (Suède, France) ; des niveaux insuffisants pour assurer à terme le remplacement des générations [7]. Comme, par ailleurs, en réponse à l’effondrement antérieur de la fécondité, la population féminine en âge de procréer régresse (de quelque 185 millions au début des années 2000 à 165 millions actuellement, soit une baisse de plus de 10 % en une vingtaine d’années [8]), le nombre de nouveau-nés qui avait légèrement progressé à la fin des années 2000 est à nouveau orienté à la baisse. Actuellement, l’Europe comptabilise, en moyenne, 7,8 millions de naissances par an contre 12 millions durant la décennie 1955-1964 [9].

Graphique 1. Évolution de l’ICF dans quelques pays d’Europe, de 1950-1955 à 2015-2020

Source : DPNU, op. cit.

La France : fin d’une exception !

La France, longtemps présentée comme un pays à part en Europe, en raison de l’ampleur de la reprise de sa fécondité après-guerre et du déclin ensuite plus modéré de celle-ci, ne fait pas exception.

Loin de ses niveaux des années 1946-1974, le nombre de naissances connaît une nouvelle baisse (graphique 2). Depuis 2010, il décline de façon continue en métropole (de 802 000 à 719 000 en 2019), et dans la France entière, malgré le rebond de 2014 lié à l’intégration des données de Mayotte, il a chuté de 833 000 à 753 000. L’ICF français est tombé à 187 enfants pour 100 femmes en 2019, un niveau inférieur de 10 % à celui garantissant le remplacement à terme. De surcroît, le nombre de femmes en âge de procréer qui plafonnait à 15 millions depuis 1995, a commencé à décliner en 2006 et ne s’élevait plus en 2017 (dernière donnée publiée) qu’à 14,6 millions ; à court-moyen terme, il ne faut pas attendre une inversion de la tendance.

Graphique 2. Évolution des naissances en France, 1901-2019

Source : INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques).

Le déclin actuel de la fécondité en Europe s’accompagne d’une tendance à l’élévation des âges à la maternité (allongement du calendrier), apparue dès la seconde moitié des années 1970 dans les pays du Nord et de l’Ouest, au début des années 1990 dans les pays de l’Est (graphique 3). En France, l’âge moyen des mères à la naissance des enfants approche actuellement 31 ans (29 ans, à la naissance du premier enfant), soit quatre ans de plus qu’à la fin des années 1970.

Graphique 3. Évolution de l’âge moyen à la maternité dans quelques pays d’Europe, de 1950-1955 à 2015-2020

Source : DPNU, op. cit.

Si les mères européennes continuent d’avoir en moyenne leurs enfants — plus particulièrement, le premier — de plus en plus tard, une baisse de la fécondité pourrait mécaniquement en résulter. Au-delà de 30 ans, on observe, en effet, une augmentation de la proportion de couples qui éprouvent des difficultés à concevoir ; des difficultés que l’aide médicale à la procréation (AMP) ne permet que très partiellement de résoudre, son efficacité déclinant rapidement quand l’âge de la mère s’élève [10].

Baisse de la fécondité : une tendance qui devrait s’accentuer dans les années à venir

Force est d’admettre que les tendances aujourd’hui à l’œuvre augurent d’un avenir plus morose que par le passé pour la natalité, française et européenne. Deux phénomènes pourraient davantage assombrir cette perspective : d’une part, une augmentation de l’infertilité (des hommes aussi bien que des femmes) en réponse à une aggravation des effets délétères (obésité, exposition à certains polluants, addictions, stress, conditions de travail…) ; d’autre part, une large diffusion, en lien avec la nécessité de lutter contre le réchauffement climatique, du sentiment d’un trop-plein d’humains sur Terre conduisant de nombreux couples à ne pas se reproduire, indépendamment de leurs aptitudes physiologiques.

Des études de plus en plus longues, une insertion plus difficile et plus tardive des jeunes sur le marché du travail, un coût relatif accru du logement sont les principaux facteurs à l’origine d’un allongement du calendrier de la fécondité, qui atteint aujourd’hui un niveau critique dans une Europe que le très faible niveau de reproduction de sa population menace déjà d’un rigoureux hiver démographique. S’ils ont parfois tardé à agir, s’en remettant ou privilégiant les solidarités familiales, les États européens se préoccupent tous désormais de (re)donner sens et consistance à leur politique familiale, avec pour objectif implicite, mais très peu mis en avant, de relever le niveau de la fécondité. Chacun puise dans la panoplie des interventions possibles (prestations monétaires, équipements, services, soutien à l’emploi et à l’égalité des femmes, promotion de la responsabilité sociale des entreprises…), sans souci collectif d’harmonisation (le principe de subsidiarité prévaut en matière de politique familiale), et de façon plus ou moins cohérente et aboutie — le souci d’une fécondité en hausse conduisant même certains États à limiter, sinon à supprimer les droits chèrement acquis à la planification familiale et à l’avortement.

Force est de constater que les résultats ne sont pas à la hauteur des enjeux.

Certains niveaux de fécondité seraient-ils dorénavant hors d’atteinte de façon durable en Europe comme l’indiquent les exemples suédois et allemand ? En Suède, consécutivement à une très vigoureuse activation de la politique familiale [11], la fécondité était remontée de 1,6 enfant en moyenne par femme en 1985 à 2,1 en 1990, mais dès 1991, les effets d’aubaine des mesures ayant fini de jouer, le reflux était intervenu, ramenant l’ICF à 1,5 en 1996. L’Allemagne, qui a résolument tourné le dos au passé en instaurant depuis la seconde moitié des années 2000 une politique familiale reléguant presque celle de la France aux oubliettes, l’illustre également. Certes, depuis 2015, un frémissement de la fécondité a fini par être observé, mais il a fallu pour cela qu’un événement extérieur majeur se produise : la crise syrienne en l’occurrence, à l’origine d’une entrée massive de population réfugiée, jeune et à fécondité structurellement plus élevée que la moyenne allemande.



[1]Landry Adolphe, La Révolution démographique. Études et essais sur les problèmes de la population, Paris : Sirey, 1934. L’ouvrage a fait l’objet d’une réédition en 1982 par l’Institut national d’études démographiques (INED).

[2]Notestein Frank W., « Problems of Policy in Relation to Areas of Heavy Population Pressure », The Milbank Memorial Fund Quarterly, vol. 22, n° 4, octobre 1944, p. 424-444 ; et « Population: The Long View », in Theodore W. Schultz (sous la dir. de), Food for the World, Chicago : University of Chicago Press, 1945.

[3]Davis Kingsley, « The World Demographic Transition », Annals of the American Academy of Political and Social Science, vol. 37, n° 1, 1945.

[4] L’indicateur conjoncturel de fécondité (ICF) est la somme des taux de fécondité par âge d’une année. Il donne le nombre moyen d’enfants que mettrait au monde une femme si elle connaissait, durant toute sa vie féconde, les conditions de fécondité observées cette année-là. C’est une projection, toutes choses égales par ailleurs, de ce que pourrait être la fécondité des jeunes femmes âgées de 15 ans l’année d’observation.

[5]Source : DPNU (Division de la population des Nations unies), World Population Prospects: The 2019 Revision, New York : 2019.

[6] Entendue dans son acception géographique, fédération de Russie incluse.

[7] Le remplacement des générations est assuré lorsque le rapport de l’effectif des filles nées vivantes d’une génération de femmes à l’effectif de cette génération de femmes à sa naissance est au moins égal à 1 ; ce qui correspond dans les conditions de mortalité prévalant aujourd’hui en Europe à un ICF égal à 2,1 enfants par femme.

[8]Source : DPNU, op. cit.

[9]Ibidem.

[10] « Le taux de succès de la fécondation in vitro, par ponction et en naissances vivantes, est de 15 % à 35 ans, 9 % à 40 ans et 3 % à 45 ans. En reportant une recherche de maternité à un âge plus tardif, on diminue les chances d’y parvenir spontanément et, en même temps, celles de surmonter l’échec par l’AMP », Henri Léridon, in « Aspects biologiques de la fécondité et enjeux associés », communication au XVe colloque national de démographie, « La fécondité. Représentation, causalité, prospective », Strasbourg, 25-28 mai 2010.

[11]Calot Gérard et Sardon Jean-Paul, « Étonnante fécondité suédoise », Futuribles, n° 217, février 1997, p. 5-14.

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Cet article est en accès libre jusqu'au 26/06/2020. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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