Actualité du futur

Institutions

Une thèse sur la pensée à long terme en politique au Pérou

Le 19 mars 2021, l’Externado de Colombie a décerné le titre de docteur ès sciences de gestion, avec la plus haute distinction, à Fredy Vargas Lama, ex-haut fonctionnaire péruvien, actuellement enseignant-chercheur en Colombie. Généralement, une thèse, fût-elle brillamment soutenue, ne constitue pas un événement, mais celle-ci mérite l’attention de la communauté de la prospective à plus d’un titre.

Tout d’abord par le sujet choisi, « la pensée à long terme pour la prise de décisions de la part des leaders du gouvernement central du Pérou ». Il était pour le moins original d’aborder de manière frontale le thème du temps long dans un contexte politique récent et c’était faire preuve de courage tant le sujet prêtait bien davantage à la rédaction d’un long éditorial politique qu’à une réflexion universitaire. Or, à la suite d’une recherche bibliographique étendue et d’un dispositif d’enquête auprès de spécialistes de la décision comme de décideurs, l’intéressé a construit un concept, la pensée à long terme, qui lui a permis de conduire une démarche d’observation structurée.

Ensuite, et c’est le cœur de l’étude, il a mené une investigation sur les décisions prises durant les mandats présidentiels du Pérou de 2001 à 2019, époque qui a vu se succéder cinq titulaires à la tête du pays. Cette exploration fait appel à des sources de première main venant des acteurs clefs de l’exercice du pouvoir, les ex-présidents et leurs collaborateurs, et bien sûr les journalistes et les biographes qui apportent la distance indispensable à l’exercice du discernement. Là, l’intérêt n’est pas tant dans le constat — la pensée dans le temps long n’a pas pesé beaucoup dans les décisions intervenues — que dans l’analyse des causes qui en est faite. Et cela sur un éventail de personnalités différentes par leur éducation, leur caractère et leur orientation politique. Les explications de la prévalence du court terme sont réparties en quelques grandes catégories : d’abord et tout simplement le manque d’attention portée au temps long, ensuite les biais cognitifs répertoriés comme l’égocentrisme, la déqualification personnelle de tout opposant ou encore l’incohérence dans les décisions, et enfin les caractéristiques culturelles. À celles-ci il faut adjoindre deux facteurs qui émergent de l’étude : d’une part, le poids des idéologies qui génèrent des oppositions radicales entre les partis politiques et qui rendent illusoire de penser au-delà du mandat, et d’autre part, l’environnement institutionnel qui, par sa faiblesse, contraint souvent les leaders politiques à jouer les médiateurs entre les institutions et les parties prenantes.

Enfin, et ce n’est pas le moindre intérêt de cette thèse, les travaux sont complétés par une enquête d’opinion auprès de la population urbaine du Pérou, qui montre que celle-ci a une forte préférence pour le présent et qu’elle n’accorde qu’une faible priorité au temps long, loin derrière les conditions économiques et sociales. En clair, vis-à-vis du futur, les mandataires péruviens sont des citoyens comme les autres : ils préfèrent des solutions rapides et n’ont que peu confiance dans les promesses de jours meilleurs mais lointains. Une culture largement répandue qui trahit un sentiment d’impuissance face aux aléas de l’Histoire et aux contingences de la vie quotidienne.

Face à ce constat, Fredy Vargas plaide vigoureusement en faveur de la pensée dans le temps long et conclut par des propositions pour favoriser son intégration dans les stratégies publiques. Mais l’apport de sa thèse va bien au-delà ; c’est un champ de recherche qui s’ouvre sur des bases méthodologiques solides. Son analyse dépasse le cas péruvien et les enseignements qu’il est possible d’en tirer intéressent certainement d’autres pays. Faut-il y voir le signal d’une évolution de la culture politique du sous-continent latino-américain pour s’affranchir de la tyrannie du court-termisme ? Le Costa Rica et l’Uruguay ont montré l’exemple, et en rejoignant l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), la Colombie a réformé son processus de décision en y incluant des études prospectives. L’écho que rencontre cette thèse semble prometteur à cet égard.