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Transition énergétique allemande : un modèle toujours en construction

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Cet article est issu d’une tribune, parue en septembre 2017, qui présente la situation de la transition électrique dans quatre pays : l’Allemagne, Espagne, la France et le Japon.

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Que ce soit pour être citée en modèle ou en contre-exemple, la transition énergétique allemande constitue aujourd’hui une référence incontournable : même si ses efforts se concentrent sur le secteur de l’électricité — qui ne représente que 35 % de la consommation d’énergie primaire du pays [1] —, l’Allemagne apparaît comme un laboratoire exceptionnel, une expérience grandeur nature de ce que pourrait être l’évolution du mix électrique mondial dans les prochaines décennies. Par son ampleur et son originalité, la politique énergétique allemande n’a elle-même pas de modèle à suivre et se construit par essais successifs, c’est ce qui la rend si intéressante à observer, mais aussi si difficile à prévoir.

Jusqu’aux années 1990, le mix électrique allemand est dominé par les énergies fossiles (environ 65 % dont une majorité de charbon) et le nucléaire (environ 30 %) avec une petite part de renouvelables, essentiellement de l’hydroélectrique. Il est donc assez proche du mix mondial actuel. C’est dans ce contexte que prend forme le mouvement qui, petit à petit, va devenir l’Energiewende. Il trouve son origine dans le courant antinucléaire, très actif dès les années 1970. Au milieu des années 1980, celui-ci obtient sa première victoire avec un moratoire sur la construction de nouveaux réacteurs, et entame sa mue vers un projet énergétique et politique alternatif aux positions traditionnellement procharbon du SPD (le Parti social-démocrate) et pronucléaire de la CDU/CSU (l’Union chrétienne-démocrate).

Une étape est franchie en 1990, lorsque le gouvernement Kohl met en place un tarif d’achat garanti et un accès prioritaire au réseau pour les énergies renouvelables. Ces principes sont aujourd’hui encore deux piliers de la transition allemande. Au tournant du millénaire, le consensus en faveur d’une sortie progressive du nucléaire devient suffisant pour être acté par la « Convention du 14 juin 2000 ». Cet accord entre la majorité Vert-SPD au pouvoir et les quatre exploitants de centrales nucléaires limite la quantité d’électricité qui pourra être produite par les réacteurs allemands. La fermeture du dernier d’entre eux est alors prévue pour 2020.

Cet accord est d’abord critiqué par la droite qui fait campagne pour « sortir de la sortie ». Le slogan n’est pas suivi d’effets : jusqu’en 2009, la CDU/CSU gouverne en coalition avec le SPD, et même ensuite elle se contente d’assouplir le calendrier de la sortie du nucléaire sans remettre en cause son principe. En 2010, une grande loi sur l’énergie fixe des objectifs ambitieux pour le milieu du siècle — baisse de la consommation d’énergie primaire de 50 % en 2050 par rapport à 1990, baisse des émissions de gaz à effet de serre de 80 %, part des énergies renouvelables à 80 %, etc. — et décale la fin de l’atome à 2036.

Mais cet allongement du délai de sortie du nucléaire est éphémère : dès l’année suivante, la catastrophe de Fukushima pousse Angela Merkel à revoir sa copie. La fermeture du dernier réacteur allemand est définitivement fixée à 2022 et les huit réacteurs les plus anciens sont mis à l’arrêt immédiatement.

D’un point de vue politique, technologique et environnemental, la transition énergétique allemande est incontestablement un succès. Politiquement, le revirement du principal parti de droite allemand en 2010-2011 a achevé le consensus autour de la sortie du nucléaire : aujourd’hui, les Allemands soutiennent très majoritairement cette politique [2]. Technologiquement, l’Allemagne a connu un développement spectaculaire des énergies renouvelables — passées de 6,6 % du mix électrique en 2000 à 29 % en 2016 [3], et même 38 % sur la première moitié de 2017 [4] —, tout en balayant les critiques, encore nombreuses dans les années 2000, qui mettaient en garde contre un effondrement du réseau électrique ou une dégradation de sa fiabilité en cas de développement trop rapide du solaire ou de l’éolien. Enfin, la part des énergies fossiles dans l’électricité allemande a continué à baisser régulièrement : celle du charbon en particulier est passée de 50,5 % en 2000 à 40,3 % en 2016. On pouvait légitimement avoir des craintes à ce sujet jusqu’au début des années 2010, mais il est regrettable de rencontrer encore autant de contrevérités maintenant que les statistiques montrent clairement que la fermeture des centrales nucléaires ne s’est pas faite en rouvrant des centrales à charbon.

Évolution du mix électrique allemand 1990-2016

Source : AGEB (Arbeitsgemeinschaft Energiebilanzen).

 Économiquement et industriellement, le bilan est plus mitigé. Le développement des énergies renouvelables a tiré le prix de gros de l’électricité vers le bas : en 2016, le prix spot moyen était de 28,98 euros le mégawattheure (MWh) contre 36,75 euros le MWh en France [5]. Ce prix, parmi les plus bas d’Europe, profite aux industriels allemands. Il a aussi permis à l’Allemagne, qui était importatrice nette d’électricité en 2000, de devenir la première exportatrice mondiale en 2016. La baisse n’a cependant pas été répercutée sur les ménages : ce sont eux qui payent les investissements dans la transition énergétique via l’EEG [Erneuerbare-Energien-Gesetz] Umlage. Cette taxe est passée de 2,1 centimes par kilowattheure en 2010 à 6,9 en 2016, contribuant à faire du prix de détail de l’électricité allemande un des plus élevés d’Europe [6]. Même si, comme on l’a vu lors de récents appels d’offres [7], les énergies renouvelables peuvent désormais se développer sans subvention, les Allemands devront continuer à supporter les investissements réalisés avant qu’elles deviennent concurrentielles : ils payent ici directement leur position de leader.

Enfin, la politique énergétique volontariste de l’Allemagne a permis de faire émerger un solide socle de petites et moyennes entreprises (PME) et des champions nationaux : dans l’éolien terrestre, par exemple, trois des dix premiers constructeurs mondiaux sont allemands [8]. Ravivant une tradition de gestion locale de l’énergie, l’Energiewende a aussi permis l’apparition de nombreuses coopératives et une réappropriation de la production par les consommateurs. Aujourd’hui, la moitié environ des capacités renouvelables est propriété de particuliers ou d’agriculteurs, contre seulement 7 % pour les grands groupes énergétiques [9]. Mais cette décentralisation, ajoutée au recul du charbon et du nucléaire, a aussi fragilisé les grandes compagnies électriques, dont l’existence reste indispensable à la sécurité énergétique du pays. Une récente réforme du système de soutien aux renouvelables semble avoir pour effet de favoriser à nouveau les grands groupes [10].


© Anton Watman / Shutterstock

En dépit de ces difficultés, il apparaît aujourd’hui très probable que l’Allemagne terminera le remplacement de la totalité de sa production nucléaire par des énergies renouvelables comme prévu en 2022. Ce faisant, elle achèvera de démontrer par la pratique qu’un grand pays industriel peut dépendre massivement de ces nouvelles énergies sans que ni son réseau électrique ni son économie ne s’effondrent.

Mais la sortie du nucléaire ne devrait être qu’une première étape dans la transition énergétique allemande. En 2022, la production d’électricité dépendra encore pour 30 % à 40 % du charbon, alors que l’Allemagne doit s’en passer avant le milieu du siècle si elle veut respecter ses objectifs énergétiques et climatiques. Est-ce réalisable ? Sur cette question, le consensus politique qui a été le vrai moteur de la transition jusqu’à présent n’existe pas encore, principalement à cause du poids économique et social du charbon dans les Länder défavorisés de l’Est. De plus, la fin du charbon nécessiterait probablement, en l’état actuel des technologies, d’augmenter la part du gaz dans la production électrique. Cette tendance s’observe déjà en partie mais pose des questions géopolitiques, politiques et technologiques importantes : l’Allemagne a une petite production gazière domestique, mais serait-elle suffisante dans ce scénario pour ne pas dépendre trop des importations, notamment russes ? Faudrait-il dans ce cas développer de nouvelles ressources comme le biogaz ou le gaz non conventionnel ? Les nouvelles technologies, notamment de stockage de l’électricité, peuvent-elles changer les termes du problème ?

Pour l’Allemagne, le rendez-vous de 2022 va être crucial. Le pays parviendra-t-il à éliminer le charbon après le nucléaire ? Ou la marche sera-t-elle trop haute ? Les décideurs allemands se trouvent aujourd’hui dans une situation assez proche de celle qu’ont connue leurs prédécesseurs des années 1990, avec un consensus encore inachevé et une faisabilité technologique à démontrer. En contrepartie, l’Allemagne a l’opportunité de s’imposer définitivement comme modèle pour un mix électrique bas-carbone destiné à s’imposer progressivement dans le reste du monde.

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Pour aller plus loin, voir aussi : Beeker Étienne, « Transition énergétique allemande : la fin des ambitions ? », La Note d’analyse, n° 59, août 2017, France Stratégie. URL : http://www.strategie.gouv.fr//sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/transition_energetique_allemande_la_fin_des_ambitions_etienne_beeker_note_n59_aout_2017_0.pdf. Consulté le 5 septembre 2017.



[1] Voir le schéma de la répartition production / consommation d’énergie en Allemagne en 2014, réalisé par l’AIE (Agence internationale de l’énergie). URL : https://www.iea.org/Sankey/#?c=Germany&s=Balance. Consulté le 18 août 2017.

[2]BDEW–Energiemonitor 2016: Das Meinungsbild der Bevölkerung, BDEW, Berlin, 11 avril 2016. URL : https://www.berufswelten-energie-wasser.de/fileadmin/files/user_upload/Studien/BDEW-Energiemonitor_2016_Auszug.pdf. Consulté le 18 août 2017.

[3] Voir « Bruttostromerzeugung in Deutschland ab 1990 nach Energieträgern ». URL : http://www.ag-energiebilanzen.de/index.php?article_id=29&fileName=20170207_brd_stromerzeugung1990-2016.pdf. Consulté le 18 août 2017.

[4] « Wöchentlicher Anteil erneuerbarer Energien an der Stromerzeugung in Deutschland in 2017 », Fraunhofer. URL : https://www.energy-charts.de/ren_share_de.htm. Consulté le 18 août 2017.

[5] Voir « Les prix de marché sont très volatils en Europe », RTE (Réseau de transport d’électricité), Bilan électrique 2016. URL : http://bilan-electrique-2016.rte-france.com/marches/41-prix-de-marche/#. Consulté le 18 août 2017.

[6]Die Energiewende im Stromsektor: Stand der Dinge 2016. Rückblick auf die wesentlichen Entwicklungen sowie Ausblick auf 2017, Agora Energiewende, 2017. URL : https://www.agora-energiewende.de/fileadmin/Projekte/2017/Jahresauswertung_2016/Agora_Jahresauswertung-2016_WEB.pdf. Consulté le 18 août 2017.

[7]Feitz Anne, « Éolien en mer : des parcs sans subventions, une première mondiale », Les Échos, 14 avril 2017. URL : https://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/0211974112436-eolien-en-mer-des-parcs-sans-subventions-une-premiere-mondiale-2080012.php. Consulté le 18 août 2017.

[8] « Vestas Reclaims Top Spot in Annual Ranking of Wind Turbine Makers », Bloomberg, 22 février  2017. URL : https://about.bnef.com/blog/vestas-reclaims-top-spot-annual-ranking-wind-turbine-makers/. Consulté le 18 août 2017.

[9]Rüdinger Andreas, « Allemagne : pas de transition énergétique sans les citoyens », Projet, 14 mars 2017. URL : http://www.revue-projet.com/articles/2017-12_rudinger_allemagne-pas-de-transition-energetique-sans-les-citoyens/. Consulté le 18 août 2017.

[10]Wetzel Daniel, « Die schmutzige Trickserei mit der Bürgerenergie », Wirtschaft, 22 juin 2017. URL : https://www.welt.de/wirtschaft/article165807760/Die-schmutzige-Trickserei-mit-der-Buergerenergie.html. Consulté le 18 août 2017.