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Hard Brexit : des conséquences désastreuses pour le secteur agroalimentaire ?

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Alors que le report du Brexit vient d’être décidé (il est désormais fixé au 31 octobre 2019 avec un point d’étape), Agricultures et Territoires, le réseau des chambres d’agriculture de France, a publié une analyse des conséquences sur le secteur agricole d’une sortie non négociée du Royaume-Uni de l’Union Européenne (Hard Brexit) [1].

La possibilité du Hard Brexit inquiète les exportateurs puisque 30 % des produits agricoles et alimentaires importés par le Royaume-Uni proviennent de l’Union européenne et 10 % supplémentaires sont des produits qui transitent par l’Union européenne.

L’étude s’intéresse à la France en particulier et révèle que, dans les échanges de produits agricoles et alimentaires entre la France et le Royaume-Uni, le solde est excédentaire pour la France et s’est élevé à près de trois milliards d’euros en 2016, ce qui fait du Royaume-Uni le troisième client de l’hexagone dans ce secteur derrière la Belgique et l’Allemagne. Les exportateurs français craignent donc pour leur part de marché puisqu’en cas de sortie non négociée, l’application de tarifs douaniers pourrait faire augmenter les prix des produits français de 10 % à 50 %.  Les exportateurs s’inquiètent également de l’impact des barrières non tarifaires sur leurs exportations, à savoir le renforcement des contrôles sanitaires, différentiels de normes de fabrication, etc.

Plusieurs cabinets d’études ont tenté de chiffrer les pertes engendrées par un Hard Brexit :

- Le Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII) a mis en place un modèle pour simuler deux scénarios : un scénario au fil de l’eau et un scénario de Hard Brexi t[2]. Le CEPII estime qu’à l’horizon 2030, les exportations de produits agroalimentaires européens à destinations du Royaume-Uni pourraient connaître une diminution de 62 % par rapport à 2014 (année de référence du modèle). Si l’on s’intéresse à la France en particulier, les échanges avec le Royaume-Uni auraient pu atteindre 9,2 milliards de dollars en 2030 selon le scénario « au fil de l’eau ». Dans le cas d’un Hard Brexit, les pertes par rapport au scénario de base s’élèveraient à 4,7 milliards de dollars.

- Une autre étude du Journal of Wine Economics [3] a estimé qu’à l’horizon 2025, le chiffre d’affaires relatif aux exportations de vin de la France vers le Royaume-Uni pourrait connaître une baisse de 544 millions de dollars par rapport à 2014.

Un Hard Brexit aurait également des conséquences néfastes pour le Royaume-Uni :

- Le degré de dépendance alimentaire du Royaume-Uni est très élevé. C’est le pays le plus déficitaire de l’Union européenne en matière d’importations de produits agricoles et alimentaires. Son solde commercial s’élève à 27 milliards d’euros en 2018.

- En cas de Hard Brexit, le Royaume-Uni ne pourra pas compenser les exportations européennes par de la production nationale, car sur de nombreux produits ses taux d’autosuffisance sont faibles (60 %  sur la volaille et le fromage, 50 % sur l’alimentation animale, 55 % sur la viande porcine, etc.)

- Selon l’étude d’Agricultures & Territoires, l’impact le plus significatif pour le Royaume-Uni concernerait la déstructuration du marché du travail du secteur agroalimentaire : la distribution et les services dans l’alimentation représentent respectivement 1,1 et 1,7 million d’emplois. Or, 30 % de la main-d’œuvre de ce secteur provient de l’immigration européenne, ce qui en fait le secteur de l’économie britannique employant le plus d’immigrés. Un Hard Brexit entraînerait un surenchérissement du coût de la main-d’œuvre et donc potentiellement des pénuries de main-d’œuvre, notamment pour les tâches pénibles et/ou peu valorisantes : ramassage/cueillette des fruits et légumes, désherbage et travaux agricoles, etc.

- Actuellement, 10 000 containers circulent chaque jour de l’Union européenne vers le Royaume-Uni, avec un temps de passage et d’inspection aux frontières d’environ deux minutes par container. Dans le cas d’un Hard Brexit, le rétablissement d’un droit de douane rallongerait considérablement les durées de passage, ce qui pourrait entrainer des files d’attentes de près de 30 km en moins de 24 heures sur les principaux points d’acheminement britannique (Eurotunnel et le port de Douvres).

- Enfin, un Hard Brexit pourrait pousser certaines entreprises basées au Royaume-Uni à délocaliser. Unilever a, par exemple, décidé de délocaliser son siège à Rotterdam pour garder un accès à l’Union européenne dans ses activités.

Depuis le référendum du 23 juin 2016 sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européennes, les études sur les impacts négatifs du Brexit se sont multipliées [4], elles sont très utiles et permettent aux différents acteurs de se préparer au pire. Toutefois, une enquête réalisée par Reuters entre le 12 et le 17 avril auprès de 51 économistes, estime à 15 % la probabilité d’un Brexit « dur », soit le taux le plus bas niveau enregistré depuis le lancement de cette enquête mensuelle en juillet 2017. Selon ces mêmes économistes, l’option la plus probable à l’heure actuelle est la signature d’un accord de libre-échange entre les deux parties [5].



[1] Mathieu Quentin / Pouch Thierry, « Brexit : le scénario du pire et ses conséquences sur le secteur agricole », Analyses et perspectives, n° 1902, Agricultures & Territoires, janvier 2019. URL : https://chambres-agriculture.fr/fileadmin/user_upload/National/FAL_commun/publications/National/Analyses_Perspectives-1902_APCA_2019.pdf

[2] « Le bilan commercial du Brexit dans l’agriculture, négatif mais contrasté », CEPII le blog, 15 janvier 2018, URL : http://www.cepii.fr/Blog/fr/post.asp?IDcommunique=581

[3] Anderson Kym / Wittwer Glyn, « U.K. and Global Wine Markets by 2025, and Implications of Brexit », Journal of Wine Economics, vol. 12, n° 3, 2017. URL : https://www.wine-economics.org/aawe/wp-content/uploads/2017/12/Vol12-Issue03-U.K.-and-Global-Wine-Markets-by-2025-and-Implications-of-Brexit.pdf 

[4] Voir notamment cette étude de BNP Paribas sur les conséquences financières du Brexit :  Baquero Laure, « Brexit : déclinaisons financières, les grandes lignes », Conjoncture, BNP Paribas, mars 2019. URL : https://economic-research.bnpparibas.com/Views/DisplayPublication.aspx?type=document&IdPdf=32837

[5] « L'hypothèse du "no Brexit" plus probable que celle du Brexit dur », Reuters, 18 avril 2019. URL : https://fr.reuters.com/article/topNews/idFRKCN1RU0J2-OFRTP