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Surveillance : vers la généralisation des voisins (trop) vigilants ?

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Les questions de protection des données et de surveillance des individus grâce à la technologie sont des sujets que nous suivons et que nous documentons régulièrement à Futuribles [1]. Cette note s’intéresse au phénomène particulier des applications mobiles permettant aux citoyens de surveiller la criminalité dans leur quartier et de signaler des comportements suspects dans le but d’améliorer leur sécurité.

Un phénomène déjà bien implanté aux États-Unis

Depuis 2017, une application, « Citizen », s’est développée à New York et couvrait, en octobre 2020, 24 villes aux États-Unis pour informer, presque en temps réel, ses utilisateurs des incidents, crimes et délits se produisant à proximité d’eux. L’application espère couvrir 30 villes d’ici la fin de l’année. La base technologique de Citizen est un scanner radio qui écoute et traite, par des algorithmes, les canaux utilisés pour les appels d’urgence (911 aux États-Unis). Chaque fois qu’un incident est repéré par l’entreprise, une alerte est publiée sur une carte transmise aux utilisateurs qui se trouvent à proximité. Ceux-ci peuvent alors envoyer des images de l’incident, des commentaires, voire des « likes » (!). L’application se définit comme un « réseau de sécurité publique ».

Depuis 2017, cinq millions de personnes se sont inscrites sur cette application, dont trois millions en 2020. L’application n’est disponible qu’aux États-Unis et ne prévoit pas de s’étendre à d’autres pays pour l’instant. Elle a été controversée à ses débuts — elle s’appelait « Vigilante ». Lui était reproché le risque d’inciter éventuellement les usagers à faire justice eux-mêmes et à se mettre en danger. Quelques modifications ont permis à la nouvelle version, qui a pris le nom de Citizen, d’être mieux acceptée par les forces de police des villes où elle est présente. À titre d’exemple, les manifestations pour les droits civiques suite à la mort de George Floyd ont favorisé le téléchargement de l’application par les manifestants pour s’informer de la présence de la police ou d’éventuels affrontements lors des manifestations.

Cette année, l’application s’est diversifiée. En plus des crimes et délits, Citizen a développé une fonction de traçage (SavePass, équivalente à StopCovid en France) pour les cas contacts de la Covid-19, en l’absence d’un système national aux États-Unis, pour alerter ses utilisateurs géolocalisés.

Néanmoins, pour les défenseurs de la vie privée et de la surveillance sur Internet, l’application a deux défauts majeurs. D’une part, au lieu de se sentir en sécurité en sachant, par exemple, quelle rue éviter car un incident a été signalé, les utilisateurs risquent d’être de plus en plus inquiets car leur téléphone les alerte en permanence, y compris pour les likes et commentaires des autres utilisateurs. Par ailleurs, les incidents signalés ne sont pas forcément mis à jour lorsqu’ils sont terminés. L’autre critique porte sur le risque de fausse alerte, qui pourrait créer la panique, lorsque sont signalés, par exemple, les simples appels aux numéros d’urgence. Mais l’entreprise se défend sur cet aspect en arguant que les appels d’urgence dénonçant seulement une personne suspecte ne sont pas relayés sur l’application et que les fausses alertes sont rares.

Une seconde application existe, Neighbors (voisins), toujours aux États-Unis uniquement, mais cette fois à l’échelle locale et en lien avec les services de police. L’application a été développée conjointement aux caméras connectées domestiques Ring, vendues par Amazon et destinées aux particuliers. L’accord de l’application Neighbors avec les services de police de nombreuses villes leur permet d’accéder aux vidéos des caméras domestiques sans mandat. Les particuliers peuvent envoyer une alerte dès qu’ils observent un événement suspect, ou partager les vidéos de leur caméra de surveillance. Le site de l’application prétend qu’elle est utilisée par des millions de « voisins ».

France : vers un détournement des applications de voisinage ?

Certes, ces applications n’existent qu’aux États-Unis et il est probable qu’elles se heurteraient, en France, à l’interdiction d’écouter les communications de la police (par ailleurs cryptées), voire au droit à l’image. Mais une application peut être détournée de son objectif initial pour alerter un réseau.

Par exemple, l’application Nextdoor, née aux États-Unis mais qui existe en France (comme en Allemagne, aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne), est un réseau social de voisinage où les personnes d’un même quartier peuvent s’échanger des informations, conseils ou bons plans. Elle vérifie les adresses pour ne connecter que les gens du voisinage.  Mais aux États-Unis, les contenus publiés sur cette application concernent aussi la sécurité et la présence de « personnes suspectes ». La polémique a surgi à Oackland où les alertes dans un quartier à majorité blanche se diffusaient comme une traînée de poudre dès qu’un Noir inconnu mettait les pieds dans le quartier. Certes, Nextdoor a changé son algorithme pour bloquer au maximum les alertes racistes, mais il suffit de changer de vocabulaire pour que l’algorithme ne détecte rien.

Ces applications de sécurité sont pour l’heure surtout présentes aux États-Unis où elles rencontrent un certain succès. Néanmoins, même au Royaume-Uni, l’association Neighbourhood Watch, forte de 2,3 millions de membres, a clairement pour objectif d’aider les individus à rendre le voisinage plus sûr via une collaboration avec la police, et plus actif par des actions de charité par exemple. Il ne leur manque plus que l’application. 

Il est clair que ces réseaux ou applications de sécurité, non seulement risquent de trouver leur public partout, mais en plus alimenteront un climat de suspicion et de peur, sans même parler du risque de délation. Il sera plus facile de signaler un comportement suspect sur son téléphone que d’aller parler à la personne que l’on trouve bizarre. Alors que l’objectif affiché de ces réseaux, notamment de voisins, est de créer du lien, elles risquent surtout de nous rendre suspicieux de tout. C’est d’ailleurs l’un des scénarios décrit dans leRapport Vigie 2020 de Futuribles International qui dépeint une société dans laquelle la surveillance de masse s’est généralisée au nom de l’intérêt général. Ce scénario est, bien entendu, en rupture avec la tendance actuelle, mais il se base sur des éléments existants pouvant conduire à ce futur. Nous ne citerons ici qu’un exemple : selon une étude conduite par le cabinet de conseil Experian en janvier 2019, 70 % des consommateurs interrogés seraient « prêts à partager davantage de données personnelles » avec des entreprises numériques privées si le service rendu apporte une « plus grande commodité » ou davantage de sécurité…

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Source :
Georges Benoît, « Applis de surveillance : peur sur la ville », Les Échos, 5 octobre 2020.



[1] Sur ces sujets, voir les notes récentes suivantes : Ségur Marie, « Cloud, stockage de données et souveraineté nationale », 20 octobre 2020 ; et « Collecte massive de données génétiques en Chine : un pas de plus vers le totalitarisme ? », 17 septembre 2020 ; Lamblin Véronique, « Vidéosurveillance : un pas de plus vers la surveillance de masse ? », 1er septembre 2020 ; Dubois de Prisque Emmanuel, « Le système de crédit social chinois. Comment Pékin évalue, récompense et punit sa population », Futuribles, n° 434, janvier-février 2020, p. 27-45.

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