Note de veille

Institutions - Santé - Société, modes de vie

Simplisme et bureaucrato-pandémie

Après la pandémie de Covid-19, l’urgence sera de réformer les systèmes éducatifs, affirme Mauro Ceruti. « Dans les écoles et les universités, il y a encore peu d’interdisciplinarité et beaucoup de bureaucratie, de technicisation. Nous naviguons sur les réseaux numériques, mais nous ne mettons pas en réseau les savoirs, les problèmes, les crises. »

« La maladie de notre temps, c’est la simplification. Une drogue l’accompagne, la quantification. » Cela nous rend inaptes, explique le philosophe italien, pour affronter un événement imprévisible mais probable comme la pandémie : « nous voulons tout simplifier à coups d’algorithmes qui ignorent l’humain, mais nous sommes exposés à l’incertain » car « il est prévisible qu’arrive un imprévu ». Le propos de Mauro Ceruti converge avec celui de Laurent Bibard insistant sur la modestie nécessaire pour agir dans l’incertain. Circonstance aggravante, ajoute Mauro Ceruti, « la maladie de la simplification va de pair avec la fragmentation des savoirs et des disciplines, elle isole chaque expert dans sa spécialité ». Cela nous nuit particulièrement aujourd’hui : les problèmes complexes, comme ceux posés par la pandémie, exigent des solutions interdisciplinaires et donc des collaborations entre spécialistes capables de sortir de leur spécialité.

Un décret « Retard »

Le professeur belge Arnaud Zacharie déplore, lui aussi, les entraves aux synergies causées par la pensée cartésienne, cloisonnée et cloisonnante : en ce moment, des États prennent « des décisions fortes mais désordonnées, alors que seule la coopération internationale est en mesure de résoudre efficacement un problème global. » La pensée cloisonnée entretient également, dans nos organisations, des fonctionnements bureaucratiques en silos [1].

La bureaucratie, Mauro Barberis — de l’université de Trieste — la dénonce vertement [2]. Nous souffrons, écrit ce spécialiste du populisme, non seulement d’une pandémie virale mais encore d’une épidémie bureaucratique, la burodemia, une bureaucrato-pandémie. Juriste, il cite l’exemple du décret Rilancio, censé gérer l’après-confinement en Italie, prévu en avril, signé seulement le 18 mai 2020. On l’a baptisé Decreto Ritardo, car son élaboration a nécessité des « temps bibliques ». Le texte a frôlé les 700 pages, « plus que LesFiancés [roman populaire de Manzoni] et la Divine Comédie [de Dante] réunis », déplore Mauro Barberis. « Les citoyens n’y trouveront pas des règles simples à appliquer, mais l’habituel fatras de paragraphes, codicilles, prescriptions sur des détails… » Il faudra « une montagne de circulaires applicatives et explicatives », et « convoquez déjà votre avocat, votre fiscaliste et votre conseiller en droit du travail, vous en aurez besoin ! »

Ces critiques italiennes de la complication bureaucratique rejoignent les dénonciations du « millefeuille administratif » français. Récemment, le député Éric Bothorel (La République en marche) répétait que la justice française était handicapée par « l’inflation des textes ». Et l’avocat Emmanuel Raskin soulignait une complication processuelle traumatisant le justiciable, « une inflation de réformes judiciaires impossible à gérer, une complexification excessive ». L’obsession procédurière de la bureaucratie myope lui fait perdre de vue les objectifs concrets de tout État de droit, obligatoirement liés au bien commun.

Technocratie contre démocratie

Mauro Barberis ne met pas en cause le gouvernement italien actuel mais une crise de la démocratie parlementaire. « Les lois ne sont plus faites par les parlementaires mais par les gouvernements, c’est-à-dire par les techniciens des ministères ». Et d’ajouter que les parlementaires actuels, « semi-analphabètes » selon lui, seraient bien en mal de rédiger des lois. Celles-ci seraient, de surcroît, trop souvent électoralistes ou complaisantes pour les « amis ». Remarques acides à rapprocher des avertissements d’Edgar Morin et de Mauro Ceruti [3] : leur vision morcelée empêche les dirigeants de percevoir les réalités, cela les conduit à se mettre dans les mains d’experts techniques fréquemment proches d’intérêts privés. Arnaud Zacharie [4] reproche à la technocratie de vider la démocratie de son essence et de favoriser des réactions identitaires, nuisant aux coopérations multilatérales.

De fait, la pandémie bureaucratique nous affecte depuis longtemps. D’où lenteurs, lourdeurs, trop de décisions absurdes face au Covid-19. La presse d’investigation en égrène l’inventaire, depuis la destruction de centaines de millions de masques en France jusque pendant la pandémie, à « l’abracadabrantesque histoire de StopCovid » racontée par Guillaume Grallet dans Le Point.L’infectiologue Louis Bernard décrit, dans Le Monde, le « grand pouvoir de nuisance », les « procédures, totalement anachroniques » de l’Agence régionale de santé (ARS) d’Orléans. La bureaucratie, épousant le culte du chiffrage évoqué par Mauro Ceruti, aboutit à cette gestion, court-termiste financière et non plus empathique, de la santé dénoncée déjà en janvier par Stéphane Velut [5]. Neurochirurgien au centre hospitalo-universitaire de Tours, il stigmatise, aujourd’hui encore plus, « l’inertie du millefeuille, » et un« système de santé déjà à genoux bien avant cette crise », une « tarification à l’activité, inadaptée, spéculative, qui s’alourdit encore face à un système pyramidal, amorphe ou peu réactif. Des formulaires à remplir pour tout et pour rien avec pour réponse l’attente. »

Il nous reste de grandes marges de progrès !



[1] Les silos freinent aussi l’exploitation de l’intelligence artificielle. Voir Portnoff André-Yves et Soupizet Jean-François, « Intelligence artificielle : opportunités et risques », Futuribles, n° 426, septembre-octobre 2018.

[2]Barberis Mauro, Come internet sta uccidendo la democrazia. Populismo digitale, Milan : éd. Chiarelettere, 2020.

[3]Morin Edgar et Ceruti Mauro, Notre Europe. Décomposition ou métamorphose ?, Paris : Fayard, 2014 (analysé sur le site de Futuribles).

[4]Zacharie Arnaud, Mondialisation et national-populisme. La nouvelle Grande Transformation, Lormont : éd. Le Bord de l’eau, 2019.

[5]Velut Stéphane, L’Hôpital, une nouvelle industrie. Le langage comme symptôme, Paris : Gallimard (Tracts n° 12), 2020.

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Cet article est en accès libre jusqu'au 20/07/2020. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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