Note de veille

Entreprises, travail - Société, modes de vie

Quelles organisations du travail face aux crises ?

À l’occasion de différents exercices de prospective conduits ces dernières années, l’INRS (Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles) a identifié des mutations en cours dans le monde du travail [1]. La crise du Covid-19 nous invite aujourd’hui à revisiter cet inventaire pour anticiper au mieux ses conséquences possibles en prévention des risques professionnels. Cette crise accélère certaines des transformations déjà à l’œuvre ; elle conduira certainement à des modifications de l’organisation du travail dans de nombreux domaines, sans que l’on puisse encore dire quelles orientations retiendront les entreprises.

Il en va ainsi du télétravail, déjà encouragé par les grèves des transports de la fin d’année 2019 et aujourd’hui massivement pratiqué par des millions de salariés. Pour beaucoup, c’est un plongeon dans une situation inédite qui déborde largement du cadre réglementaire et des accords d’entreprise qui en régissent habituellement la pratique. D’un télétravail occasionnel et choisi, nous sommes passés à une version permanente et obligatoire. L’entreprise découvre ainsi, moyennant un apprentissage accéléré de l’usage des outils de travail numériques, qu’une grande part des activités peut être conduite à distance. Mais elle perçoit aussi les premières alertes sur les effets possibles de cette situation sur la santé, et se demande comment assurer la sécurité physique et mentale de salariés confinés. La prévention à distance reste largement à inventer car les risques ne sont pas absents du domicile, l’aménagement des postes de travail peut y laisser à désirer, les risques psychosociaux peuvent y être accentués par les situations d’isolement et les interactions professionnelles à distance.

Face à cette situation où les travailleurs sont massivement et durablement hors des entreprises, la palette des scénarios d’organisation est extrêmement large. Elle va de la surveillance à distance via des outils numériques qui permettent de contrôler en permanence l’activité des travailleurs [2], à la déresponsabilisation du donneur d’ordres par un recours à une main-d’œuvre d’indépendants, l’un n’empêchant d’ailleurs pas l’autre (un travailleur indépendant pouvant être soumis à un contrôle à distance très strict, c’est par exemple le cas des travailleurs des plates-formes).

La situation actuelle met également en évidence les avantages de l’automatisation dans de nombreux secteurs. Les atouts des caisses automatiques dans le commerce ou ceux de la robotisation dans les entrepôts de logistique sont mis en lumière. Mais l’automatisation n’est jamais complète et dans ces mêmes secteurs, on constate des situations d’exposition aux risques de travailleurs souvent en situation précaire. On a ainsi pu observer des enseignes de la grande distribution recourir à des plates-formes de jobbing, initialement dédiées aux métiers de la restauration, pour recruter des autoentrepreneurs afin de compléter leurs équipes [3]. Dans le secteur de la logistique, la livraison du dernier kilomètre est toujours largement assurée par des livreurs indépendants qui n’ont d’autre choix que de continuer à travailler pour s’assurer un revenu.

On le voit, face à cette crise, la tentation d’un recours à des organisations du travail combinant automatisation et travail indépendant est bien forte. Elle offre la possibilité au donneur d’ordres d’un maintien d’activité sans avoir à assumer les responsabilités d’un employeur, notamment en matière de santé et sécurité au travail.

Mais cette crise met aussi en évidence l’avantage pour l’entreprise (ou l’organisation) de disposer d’un collectif de travail soudé et motivé lorsqu’il s’agit d’être réactif. Dans son texte sur « les invisibles de la Pitié-Salpêtrière », publié dans Le Monde, Sylvain Tesson nous en offre une belle illustration. Dans cet hôpital, le maintien des fonctions support dans le collectif de travail permet leur mobilisation et des débordements de fonctions, chacun allant prêter main forte là où il y a besoin, selon ses capacités. Si tous ces métiers d’entretien et de maintenance avaient été externalisés, la réponse n’aurait sans doute pas pu être aussi efficace. Il est compliqué de faire face à des situations d’urgence, de réorienter sa production, de trouver des solutions innovantes dans des temps records pour une organisation composée de robots et d’une myriade de prestataires extérieurs ou de travailleurs indépendants livrés à eux-mêmes. L’engagement nécessaire dans ces situations n’est possible que dans des communautés de travail respectueuses des hommes et des femmes qui les composent, et attentives à leur santé et leur sécurité.  

Comme nous le montre l’actualité, les questions d’organisation du travail ne concernent pas que les entreprises, elles doivent être l’objet d’un débat de société. Elles devront donc être abordées lorsqu’arriveront les discussions sur la relocalisation de certaines productions industrielles ou la mise en œuvre de la transition écologique, au même titre que les questions de productivité ou les considérations environnementales auxquelles elles sont d’ailleurs étroitement liées.



[1] Les travaux de prospective de l’INRS sont disponibles à l’adresse http://www.inrs.fr/prospective

[2] Voir par exemple Shellenbarger Sue, « Work at Home? Your Employer May Be Watching », The Wall Street Journal, 30 juillet 2008.

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