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Pandémie de Covid-19 : enseignement pour la transition écologique

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Ingénieur de formation, diplômée en relations internationales, Nathalie Vercruysse a fait l’essentiel de sa carrière à la Commission européenne qu’elle a quittée fin décembre 2019. Elle a notamment travaillé sur les questions de recherche et la prospective, et fut corédactrice de plusieurs brochures et présentations d’études sur la recherche et l’innovation [1].

Elle est aujourd’hui membre de EU Staff 4 Climate, un groupe proactif, constitué d’un premier « cercle d’ambassadeurs » et de nombreux contributeurs, tous issus (actifs ou seniors) des institutions européennes. Agissant collectivement, en leur nom propre, ils se veulent acteurs de la transition écologique. Nathalie Vercruysse est aussi bénévole au sein du Shift Project (shifter), dans un club de volontaires qui se rejoignent par leur intérêt pour la transition carbone de l’économie. Elle s’exprime ici à titre privé, donnant l’essentiel sur l’objectif et l’action de EU Staff 4 Climate, assorti d’une brève réflexion prospective sur les enseignements qu’elle tire de la crise sanitaire du Covid-19.

EU Staff 4 Climate : de la prospective engagée

Début 2019, sur initiative individuelle, un petit groupe de membres du personnel de l’Union européenne (UE) s’est organiquement constitué pour réfléchir aux problématiques autour des urgences climatiques et écologiques. L’un des premiers résultats visibles fut la rédaction d’une pétition à l’intention des futurs leaders des institutions européennes, que nous avons diffusée en interne fin juin 2019 ; elle a rassemblé plus de 11 000 signatures.

Le constat : l’humanité a 10 ans — seulement deux cycles politiques au niveau de l’UE — pour inverser le réchauffement global et ramener la planète dans un espace d’exploitation moins risqué, pour cette génération et celles à venir [2]. L’activité humaine a provoqué un réchauffement planétaire déjà de 1 °C depuis la période préindustrielle ; la nature décline, sur le plan global, à des vitesses jamais observées dans l’histoire humaine, érodant les fondations des économies et des habitats, ainsi que la sécurité alimentaire, la santé et la qualité de vie. Nous sommes sur une trajectoire vers au minimum + 3 °C à +  4 °C à la fin de ce siècle, et ce en supposant que tous les pays respectent leurs engagements. Déjà vers 2030, la hausse des températures pourrait excéder 1,5 °C, un seuil que les scientifiques considèrent comme porteur d’importantes ruptures pour les individus, les économies et les écosystèmes. L’Organisation des Nations unies souligne « l’énorme différence entre ce que nous devons faire et ce que nous faisons pour empêcher les niveaux dangereux du changement climatique ».

Notre but : interpeller les nouveaux leaders des institutions de l’UE afin qu’ils déclarent l’urgence planétaire ; et arrêter le désastre écologique imminent. La pétition compte sept axes (voir liste ci-dessous) et est assortie d’un document de travail étayant nos préoccupations.

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Les sept axes de la pétition de EU Staff 4 Climate

1) Reconnaître le plus grand défi de notre temps
2) Organiser un arrangement interinstitutionnel de l’UE qui traite l’urgence
3) Engager les citoyens dans un large débat démocratique
4) Commencer à réduire fortement les émissions de gaz à effet de serre de / dans l’UE
5) Assurer la cohérence de toutes les politiques de l’UE
6) Faire levier avec le poids de l’UE
7) Mener par l’exemple
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Notre credo : chacun de nous avec une mission d’intérêt public doit contribuer à sauvegarder l’habitabilité de la planète. Il reste peu de temps. Nous devons réaliser des changements dans tous les aspects de notre vie. En tant que citoyens, nous participons aux changements requis dans nos modes de vie, mais un changement d’un autre ordre est aussi nécessaire.

Dans sa courte histoire, l’Union européenne s’est révélée être un projet visionnaire : le projet européen a permis une paix durable dans une région historiquement caractérisée par des conflits sanguinaires. Avec le même dessein, devenir leader dans la lutte contre les crises planétaires devrait être l’ambition du projet européen pour la prochaine décennie.

Des appels répétés de scientifiques et de fonctionnaires, ainsi qu’une réflexion interne de fond ont finalement réussi à ce que la prospective (foresight) figure au premier plan à la Commission européenne : elle fait partie des missions d’un Commissaire européen, tandis qu’un de ses vice-présidents est en charge du Green Deal européen.

Entre novembre 2019 et février 2020, nous avons été reçus par plusieurs commissaires et chefs de cabinet des trois institutions européennes : Commission, Parlement et Conseil. De nombreux éléments du Green Deal européen proposé par Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne depuis 2019, se retrouvent dans notre analyse prospective. Ce sont des pas dans la bonne direction, mais espérer que l’UE pourra tranquillement cheminer dans une transition sur un long fleuve tranquille est un rêve dangereux.

Enfin un réveil des consciences, même s’il sera douloureux ?

Dans la crise du Covid-19, la Commission européenne a nommé une cellule de crise. Cette équipe comprend cinq commissaires européens : Janez Lenarcic, en charge de la gestion de la crise ; Stella Kyriakides, en charge des questions sanitaires et alimentaires ; Ylva Johansson, en charge des questions frontalières ; Adina Valean, en charge de la mobilité ; et Paolo Gentiloni, en charge des aspects macroéconomiques. La cellule fait aussi appel au Centre européen de surveillance des maladies.

Les diverses mesures prises par les États membres, les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé, certains mouvements de coopération sans précédent n’ont pu empêcher la fulgurante accélération de cette crise sanitaire dans l’UE. Il est trop tôt pour tirer des conclusions sur l’efficacité sanitaire et l’impact socio-économique des diverses actions de santé publique prises par les pays. Il faut des analyses approfondies, et les experts en santé publique et dans d’autres disciplines s’en chargeront. Une seule certitude : personnel soignant, aidants à domicile, entreprises de fournitures et équipements médicaux, laboratoires de biologie, chercheurs, militaires ainsi qu’une foule de bénévoles ont sauvé bien des vies.

Toute crise peut être riche d’enseignements pour les décisions futures. Si des mesures draconiennes sont acceptées quasi du jour ou lendemain, si une mobilisation sans précédent voit le jour, malgré les énormes impacts économiques, on peut s’interroger sur la lenteur de réaction face à la question climatique et écologique. N’est-ce pas aussi notre existence, et surtout celle de nos enfants, qui est en jeu dans cette course mortifère à la croissance ? En fait, nous payons déjà cher notre folie de destruction du capital Terre et de la stabilité de son climat. Les catastrophes que nous avons connues, y compris celle du Covid-19, ne sont qu’un échantillon de ce qui est à venir si nous persistons à rester sourds au bon sens.

Comme le rappelle Christian de Perthuis, le tempo face à une crise sanitaire est bien plus court que face au réchauffement, compte tenu de l’inertie des stocks de gaz à effet de serre d’origine anthropique, en premier chef le CO2 : le délai de réaction des variables climatiques à une baisse des émissions est au moins de l’ordre de 20 ans, et s’estime même en milliers d’années ou plus pour certaines variables. La résilience dont nous faisons preuve dans la crise sanitaire, l’acceptation de contraintes touchant aux libertés individuelles, le choix conscient de sauver des vies plutôt que de s’illusionner sur des objectifs de croissance économique nous montrent qu’un renouveau de solidarité, un recentrage sur l’essentiel est possible. Tant d’années perdues à tergiverser alors que l’habitabilité de notre planète se dégrade inexorablement : 2020 sera-t-elle l’année du début de la sagesse ?

Réveillons-nous de notre illusion d’une croissance économique perpétuelle ! Il nous faudra, collectivement, faire des choix. Deux exemples, l’un dans le domaine numérique, l’autre dans le domaine du transport, deux domaines très gourmands en énergie, et très générateurs de gaz à effet de serre. La croissance des technologies numériques est exponentielle, le volume des transports (fret et personnes) est en constante augmentation. La modération (par exemple, résister aux sirènes du marketing), l’autodiscipline (par exemple, préférer regarder une vidéo en basse définition) devraient s’allier à des choix sociétaux de sobriété (par exemple, la réparation plutôt que la mise au rebut, ou l’établissement de limites dans la consommation de carburant des véhicules). Ces choix se feront-ils de plein gré, par voie démocratique, idéalement participative ? Ou finiront-ils, comme en temps de « guerre », par s’imposer par voie autoritaire ou tout simplement parce que nous n’aurons plus d’autre choix ? L’économie de la bienveillance, un concept innovant cher à Walter Stahel, semble une voie plus sage. Pour l’Hexagone, le Shift Project rappelle avec justesse le besoin de cohérence et de vision long terme dans son analyse de la Stratégie nationale bas carbone.

La crise sanitaire que nous vivons peut devenir un point de bascule dans notre conscience collective. La conjoncture économique probablement fera que, de facto, les émissions de gaz à effet de serre et la pollution diminueront très nettement, au moins dans le premier semestre 2020. Mais il nous faudrait accompagner cette décroissance conjoncturelle par des mesures structurelles, justes et solidaires qui nous entraînent inéluctablement vers la sobriété qu’exige une planète malade de nos excès et de nos déséquilibres. Admettre la gravité de la crise existentielle que nous laissons se développer est aussi une urgence absolue de cette année.

La crise du Covid-19 met en lumière nos fragilités, mais aussi notre capacité à mettre en place des actions individuelles et collectives pour le bien de tous. Dans le changement de paradigme socio-économique nécessaire pour stabiliser le climat et pour restaurer une Terre habitable, dans le passage d’une économie de sables mouvants à une économie de la bienveillance, puisse l’Union européenne jouer un rôle fédérateur sans complaisance.



[2] GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), Global Warming of 1.5°C, Genève : GIEC, 2018.